Un référendum pour l’avenir de l’Alsace

Tribune de Jacques Schleef, fondateur et secrétaire du CPA. Publiée le 9/10/2016 dans les DNA.jacques

Finalement, la revendication d’un référendum portant sur l’avenir de l’Alsace après la réforme territoriale qui a imposé son « incorporation » dans le Grand Est semble progresser dans les esprits, car chacun constate que, faute de débat démocratique réel, la colère n’est pas retombée et qu’au contraire, les protestations politiques et sociales se renforcent dans la population, au fur et à mesure qu’elle prend conscience des conséquences de la fusion.

A vrai dire, même les partisans de l’ACAL y voient leur intérêt, puisqu’ils pourraient ainsi faire « valider » de manière incontestable l’existence de la « Trop Grande Région » ; de leur côté, les régionalistes sont persuadés de pouvoir corriger l’échec du vote de 2013, largement imputable aux querelles intestines de la Majorité Alsacienne (conduite par Philippe Richert) de l’époque. C’est donc une « sortie par le haut » qui se profile et pourrait donner lieu à un scrutin dès l’automne 2017 (date idéale pour mettre un terme aux incertitudes actuelles).

Pour être vraiment démocratique, le référendum doit porter sur une question claire et intelligible par tous, avec des conséquences sans ambiguïté. Il convient également de fixer la composition du corps électoral et les règles de validité du résultat. Voici les propositions qui pourraient répondre à ces interrogations :

  • les citoyens régulièrement inscrits sur les listes électorales des communes du Haut- et du Bas-Rhin sont seuls appelés aux urnes (et non les habitants des autres départements du Grand Est),
  • la participation exigée est de 50% ; pour ce décompte, l’ensemble du territoire est pris en compte (pas de « taux départemental »),
  • en cas de vote « non », les deux départements continuent à faire partie de l’ACAL.

Ni référendum d’indépendance de type écossais, ni Brexit aux conséquences floues, ce référendum serait un signe de maturité civique pour notre Landel et permettrait de faire « tomber les masques ».

Reste à formuler la question, qui pourrait être : « approuvez-vous la création d’une nouvelle région Alsace organisée selon les principes du texte en annexe ? »

En effet, il ne suffit pas de souhaiter le retour à la situation d’avant le 1er janvier 2016, car la « vieille » région avait très largement échoué ; après le refus du « faux projet » de 2013, il convient aussi d’élaborer une architecture institutionnelle attrayante, moderne et efficace, pour mettre l’Alsace « en lice » dans l’espace rhénan. C’est ce travail « constitutionnel » qui doit mobiliser les énergies : pour être crédibles dans la revendication référendaire, les Alsaciens doivent se montrer unis!

C’est le moment de décréter l’amnistie pour les querelles et les rancoeurs du passé, si nous voulons réussir à offrir un horizon alsacien et européen aux futures générations.

Sur le grand chantier de la Grande Région : les démolitions avant les constructions

par Jean-Paul Sorg, philosophe. Article publié dans l’Ami Hebdo du 18 septembre 2016.jpsorg

On n’imaginait pas toutes les conséquences directes, immédiatement destructrices, qu’entraînerait l’organisation administrative du territoire Grand Est. On savait que l’Alsace sera désormais privée, jusqu’à nouvel ordre, nouvelle République, d’un organe politique propre, d’un Conseil au moins avec ses représentants élus au suffrage universel. On était dans le chagrin d’une perte et d’une régression, mais on ne prévoyait pas le travail de démolition, de déconstruction, qui allait être entrepris sans tarder, avec une hâte et une sorte de rage administrative dont les citoyens candides (que nous sommes restés) ne peuvent que s’étonner.

Même le foot !

L’exemple de la démolition la plus inattendue, la plus brutale, qui ne semble répondre à aucune nécessité, est celui de la Ligue d’Alsace de Football Association (LAFA). Une institution vénérable, cette Ligue, dont le parcours épouse les lignes brisées de l’histoire de la région. Fondée en janvier 1919 à Sélestat, comme organe fédéral dépendant de la Fédération française de football. Auparavant, dans le Reichsland, les clubs alsaciens étaient affiliés au Süddeutscher Fussball-Verband. En 1940, dans une Alsace annexée par les nazis, la LAFA est aussitôt dissoute et les clubs alsaciens incorporés de force dans la Fédération des sports nationale-socialiste. À la Libération, ils retrouveront leur souveraineté et dès le 22 juillet 1945 reconstitueront la Ligue. Donc, trois changements de nationalité et d’appartenance fédérale le long du XXe siècle, et au bout un retour heureux à la normale, à la France.

Or, voilà que, chose incroyable, scandaleuse, la Ligue d’Alsace de football est sommée de se saborder comme telle, comme « alsacienne », et de fusionner avec ses homologues de Lorraine et de Champagne-Ardenne au sein d’une super-ligue du Grand Est. Elle a jusqu’au 31 mars 2017 pour réaliser sa disparition annoncée.

Pourquoi ? C’est logique. « L’Alsace n’existe plus ». Les statuts prévoient une ligue par région, et pas deux, à l’intérieur de la Fédération nationale. C’est arithmétique et c’est aussi, par derrière, psychologique. On cherche, instinctivement et cyniquement, à créer dans le monde du sport un chauvinisme régional, tremplin du chauvinisme national. On attend que les footballeurs et leur supporters vibrent, demain, pour les équipes du Grand Est et que la population dans son ensemble adhère à la nouvelle entité. Dernier slogan en cours : « L’avenir ensemble ».

À ce territoire hétéroclite, qui n’est pas une région, qui n’est pas vécu et perçu comme une région, il manque une « âme », il manque de devenir un objet de fierté et d’amour. C’est une caractéristique (un vice !) de l’esprit français, cartésien et jacobin, que de… placer la charrue avant les bœufs, que de penser que l’État précède la nation, que la nation procède de l’État, que l’État, par sa seule machine administrative et communicative, doit être capable de construire une nation et d’y insuffler un sentiment patriotique – ou en l’occurrence s’agissant de nouvelles régions découpées, comme jadis de nouvelles colonies, d’y faire naître un sentiment d’appartenance, de reconnaissance, d’identité régionale, mais mineur toutefois et subordonné à la capitale identité nationale.

Et ce n’est pas une identité graphique par le logo nouveau Grand-Est, à la symbolique laborieuse, les trois barres égales du « E » devant symboliser l’union des trois ex-régions, qui va changer les données et nous « rendre heureux », comme le voudrait le directeur général des services.

Les architectes de même

Malaise persistant garanti. C’est parce que la classe politique française, moulée par les partis et des écoles comme l’ENA, ne comprend pas que la volonté politique ne peut, sur la durée, forcer la nature sociale – la culture – des peuples et la façonner, qu’elle s’acharne aujourd’hui avec tant de rigueur, tant de raideur, à faire table rase des organismes et structures depuis longtemps installés pour les remplacer hâtivement par de nouvelles organisations « grand-régionales » (sic). Mise au pas – mise à dimension – des chambres de métiers, pour que « la grande Région de l’artisanat » se fasse, des chambres de commerce et d’industrie, des chambres d’agriculture, pour disposer ensemble au salon de Paris d’un stand de prestige commun aux Alsaciens, Lorrains et Champardennais. Les architectes, de même, sont poussés à dessiner un nouveau plan de leur Ordre pour le Grand Est, car la loi impose d’avoir un ordre, et pas trois, par nouvelle région dès 2017. Le périmètre du Grand Est-il pertinent du point de vue des architectes ? Pas du tout, mais on s’aligne, il faut faire avec.

C’est bien ce qui est navrant : cette docilité ou, si l’on préfère dire, ce réalisme spontané, ce grand sens citoyen de la responsabilité qui plie, sans résistance, devant des lois dont on affirme pourtant, et publiquement, qu’elles ne sont pas sensées et qu’elles n’amélioreront en

rien le fonctionnement et les prestations. La culture de l’objection de conscience est au point zéro en France. » Que voulez-vous ! Ou on construit, ou on fait des marches avant-arrière… », « Que voulez-vous ! La réforme est votée, la dynamique est désormais lancée, le chantier ouvert, alors autant y travailler pour faire au mieux et ne pas subir des effets négatifs… ».

Pour beaucoup, c’est même excitant, ce challenge qui fait d’eux, estiment-ils, des bâtisseurs. Il y a une part de sportivité, de virilité, dans le psychisme de ces hauts fonctionnaires et conquérants politiques. On ne se dégonfle pas, on y va ! Résultat de toute une éducation qui depuis des lustres, dans les écoles, sur les stades et sur les écrans, valorise l’esprit de compétition et minore l’esprit humaniste chrétien rhénan de compréhension et de coopération.

Les écrivains aussi

Si les organisations en quelque sorte institutionnelles, consubstantielles à la région, comme la Ligue de football, semble-t-il, les chambres économiques et l’ordre des architectes, sont sommées de se dissoudre pour mieux se reconstituer en se redimensionnant, il y a des associations de moindre importance, certes, qu’on laisse tranquilles, mais qui se trouvent maintenant comme devant un vide, sans interlocuteur, sans répondant politique, sans bureau où toquer. Que d’élans soudain brisés, que d’idées coupées, de projets qui avortent ! Les associations avaient des repères et des contacts dans l’administration de « l’ancienne » région ; ils n’en ont plus.

Le 18 juin dernier, l’association Littér’Al, qui regroupe des écrivains de toute sorte et de belle jeunesse, avait tenu sa troisième assemblée générale dans les locaux de l’Évasion à Sélestat. Réflexions pessimistes du président, Pierre Kretz, sur les conditions de développement et même de survie. On devra en tout cas renoncer cette année aux Journées de Folies Littéraires qui étaient programmées pour octobre, faute de soutien des collectivités et suite au silence de la Région nouvelle.

Il y a deux ans et demi, mars 2014, l’association avait été fondée dans une salle de la Région Alsace, avec la bénédiction de l’autorité culturelle représentée. Beaux discours. Applaudissements. Soutien promis. Lancement de plusieurs initiatives. Intervention dans les Bibliothèques. Présence dans les Salons du Livre. Publication d’un Annuaire des auteurs.

Juin 2015, deuxième AG, encore dans les locaux de la Région Alsace, où nous nous trouvons pourtant un peu seuls cette fois-ci. Pas de représentant officiel pour souhaiter la bienvenue. On sent que le vent tourne et se refroidit.

1er janvier 2016 : disparition officielle de la Région Alsace.

Les nouveaux conseillers régionaux et fonctionnaires du Grand-Est ne vont jamais s’intéresser à la créativité littéraire en Alsace ni au patrimoine littéraire alsacien comme tel, dans sa « triphonie ». Ils ne vont pas regarder la culture en Alsace comme particulière, extraordinaire (!), au risque de la privilégier. Ce serait contraire à leur principe républicain fixe de l’égalité qui doit aussi s’appliquer à l’intérieur des régions et entre les régions. Leur idée stratégique fixe est de promouvoir une vie littéraire qui « contribue à créer une identité à la nouvelle région », qui soit, expression employée sans rire, « grand-régionalisable ».

L’ineptie politique d’un tel dessein apparaît dès que l’intention en est formulée. C’est le cas.

Jean-Paul Sorg

Fonds International pour la Langue Alsacienne : discours de Richard Weiss

Discours de Richard Weiss lors de l’AG de l’Association FILAL, 10 septembre 2016. Membre du CPA, Richard Weiss est un pionnier des écoles bilingues en Alsace.

Liewwi Friend !logofilal

Il y a 25 ans , à la rentrée scolaire de 1991, un quart de siècle presque jour pour jour, l’ Association pour le Bilinguisme en Classe dès la Maternelle ABCM-Zweisprachigkeit, présidée par Tomi UNGERER, ouvrait les 5 premières classes maternelles bilingues à parité horaire de l’histoire de l’Alsace, et cela grâce au soutien des associations culturelles et des élus ( conseillers municipaux, généraux, régionaux, maires, députés et sénateurs) qui le réclamaient à l’unanimité depuis… 1918 à l’administration de l’Education nationale.

Il y eut évidemment, comme à chaque nouveauté en France, car « en France on veut des changements mais on a peur des nouveautés » ,une levée de boucliers, des protestations venant des éternels jacobins corporatistes. Mais 2 ans après le « Mur de Berlin », chez nous en Alsace puis en Moselle, c’est le « mur du monolinguisme » qui tombait enfin !

A la rentrée suivante, en 1992, grâce à la nomination de M. Jean-Paul de Gaudemar, un recteur jeune, intelligent et sans complexes, l’Education nationale nous emboîtait le pas et ouvrait les premières classes publiques (c’est bien la preuve qu’il faut commencer…) Ce recteur a même essayé de pousser la logique pédagogique jusqu’au bout en proposant :

  • un plan de développement de l’enseignement bilingue au primaire,
  • la création d’ UN site bilingue par secteur de recrutement de collège et lycée,
  • des formations professionnelles spécifiques pour les futurs enseignants qui seraient nécessaires. Comme nous avons 125 établissements, cela signifiait à terme 125 classes à 8 niveaux, de la 6ème au bac, soit 1000 classes bilingues à parité !

Aujourd’hui nous sommes loin du compte malgré les pourcentages de 10 à 15% d’enfants bénéficiant de cet enseignement dans les différents types d’établissements primaires : publics, privés catholiques et associatifs ABCM-Zweisprachigkeit.

Certes il y a des classes en collège mais en nombre insuffisant et elles ne sont pas paritaires (certains enfants n’ont que 7 heures d’allemand et EN allemand par semaine !). De plus, le problème de la formation et du recrutement des enseignants n’est toujours pas réglé, alors qu’on nous disait que dès 1992 tous les ressortissants européens diplômés pourraient enseigner en France, donc dans l’Académie de Strasbourg !

Ce qu’on peut dire, pour conclure cette 1ère partie, c’est que si toutes les familles demandeuses d’enseignement bilingue avaient obtenu satisfaction pour leurs enfants, nous ne connaîtrions pas un taux de chômage de plus de 10%, unique dans l’histoire de notre région, Région Alsace qui a même disparu administrativement alors qu’elle est la seule région de France à continuer à financer les « Contrats de plan Etat-Région pour le développement de l’enseignement de l’allemand dans l’académie de Strasbourg » ! En somme : tout l’argent de nos collectivités – donc le nôtre – retourne à l’Etat !

Mais le constat le plus grave est la non-prise en compte de notre dialecte par l’Education nationale,qui continue à présenter l’allemand, le Hochdeutsch, comme une langue étrangère, comme « la langue de Goethe, la langue du voisin », alors que c’est aussi la langue de nos Prix Nobel Albert SCHWEITZER et Alfred KASTLER, la langue d’écrivains comme André Weckmann et le prolongement naturel de notre dialecte alsacien.

Selon une étude de l’OLCA, seuls 3% de nos enfants comprennent encore le dialecte en arrivant à l’école (et le perdent au bout de quelques mois, car ils sentent qu’il n’y a pas sa place, qu’il n’y est pas reconnu, si ce n’est pire !). Les textes officiels parlent en effet de simples « activités périscolaires »,ce qui est un moyen pratique pour l’évacuer des programmes. Ainsi, chacun peut faire ce qu’il veut et personne ne fait rien !

Comme au Luxembourg , au Québec,en Suisse et dans toutes les autres régions de France ayant une langue historique (Bretagne,Pays basque et catalan, Occitanie) nous proposons :

  • un saut quantitatif (l’immersion toute la journée) avant et pendant la scolarité maternelle, que ce soit dans des mini-crèches, des « Bubbalaschuala, des Kindergàrte, Bubbitànz, Vorschulen, Storicke-neschtla ».
  • puis un transfert naturel à la langue standard, die Dachsprache, le Hochdeutsch (lors du passage à l’écrit) avec évidemment poursuite d’activités en dialecte et introduction du français, dès que les enfant sauront lire et écrire en allemand, au CE1 ou CE2, comme cela se fait avec succès dans les autres régions de France.

Car rappelons que c’est grâce à l’immersion que nous les petits Alsaciens avons appris le français (et non à des doses homéopathiques et au périscolaire).

Comme le répète depuis des années M. Thierry KRANZER , l’immersion scolaire, c’est aussi LE modèle français car dans le monde entier. En effet, si une école veut obtenir le cachet, le label et les subventions du « Ministère de la Francophonie » , elle doit appliquer l’immersion scolaire complète ! Nous ne voyons pas pourquoi ce qui est valable dans le monde entier pour le français ne le serait pas pour notre langue qui, comme le français, nous met en contact avec 100 millions de locuteurs germanophones tout autour de nous.

Autant il était anormal qu’il n’y ait pas de maternelles bilingues « français-allemand ,langue régionale » en 1990, autant il est anormal qu’aujourd’hui il n’y en ait pas encore en immersion complète en alsacien !

Tous ces enfants sortiront parfaitement bilingues de nos écoles en immersion et seront fiers d’être des Alsaciens et des citoyens européens du XXIème siècle !

Lettre ouverte à Manuel Valls

Le Club Perspectives Alsaciennes a adressé une lettre ouverte à Manuel Valls, à l’occasion de son passage à la Foire européenne de Strasbourg.

En honorant de votre présence l’ouverture de la Foire Européenne de Strasbourg, vous maintenez la tradition qui veut que ce grand événement de la rentrée économique en Alsace soit présidé par un membre du gouvernement. Il était aussi de tradition qu’il apporte quelques bonnes nouvelles pour notre région.

Aujourd’hui celle-ci a perdu son statut, ses institutions propres et se trouve dans une situation de déprime économique d’une gravité sans précédent. Non seulement les indicateurs économiques ou sociaux sont au rouge mais, plus préoccupant, l’évolution est sur une pente déclinante. Le taux de chômage est proche de 10% (catégorie A) et, de 2000 à 2014, il a augmenté de 4,3 points, alors qu’au niveau national la hausse a été de 1,7 points. Les politiques de l’emploi que vous menez n’ont guère porté leurs fruits en Alsace alors que des solutions régionales prometteuses ne sont pas exploitées.

En effet, si le niveau de chômage alsacien a été longtemps inférieur aux moyennes nationales cela s’explique largement par l’emploi transfrontalier. Or, on assiste à une chute dramatique des embauches de jeunes Alsaciens dans les puissants centres industriels de Karlsruhe – Rastatt ou de Bâle notamment, alors même qu’on continue à y recruter massivement puisque le taux de chômage en Bade-Wurtemberg est de 4,1%, comme à Bâle!

La principale raison est connue : les jeunes Alsaciens ne savent plus parler l’allemand qui est aussi la version standardisée de la langue historique régionale, l’alsacien. Le taux de lycéens en filière bilingue français-allemand est dérisoire alors que c’est un atout reconnu par tous les professionnels. Il est ridicule et anachronique d’y voir une quelconque menace pour la cohésion nationale. Au contraire, l’actualité montre que l’identité nationale est la mieux défendue dans les territoires où elle va de pair avec l’attachement profond à une identité régionale !

Bien que le nombre de classes de maternelle bilingues progresse, le système éducatif ne permet pas de former les jeunes à une maitrise suffisante de la langue allemande alors que c’est aussi une ouverture vers d’autres langues, dont l’anglais, qui s’apprennent plus facilement. On manque aussi de professeurs d’allemand et surtout d’une véritable vision en la matière. Le 4 juillet vous avez promis que chaque établissement scolaire de l’académie de Corse pourra proposer une filière bilingue. Si une politique linguistique clairvoyante et volontariste était mise en place en Alsace, il en résulterait un enrichissement personnel pour les jeunes Alsaciens et cela leur ouvrirait des opportunités dans deux des économies les plus compétitives et performantes au monde. Cela faciliterait aussi les coopérations entre entreprises et ferait de l’Alsace le champion français sur le Rhin, ce dont profiterait le pays tout entier, plutôt que de l’allongement des listes de chômeurs et d’allocataires du RSA.

Soulignons encore qu’au niveau industriel le déclassement de l’Alsace est tragique par rapport à sa riche histoire et incompréhensible – mais explicable – si l’on se compare aux réussites des voisins de la vallée du Rhin. Le secteur industriel français souffre de l’inflation normative et d’autres maux bien identifiés. Ne pourrait-on pas innover ici pour progresser en recourant à des expérimentations ? L’Alsace y serait prête, car on y voit mieux qu’ailleurs les bénéfices qui se retirent des bonnes pratiques.

Elle a autour d’elle de petites régions : le Luxembourg (0,6 Millions d’habitants et 2600 km²) Bâle (moins de 0,5 Millions d’habitants pour 555 km²) ou le Vorarlerg en Autriche (0,4 Millions d’habitants pour 2600 km²). Chacune a trouvé en elle-même et grâce à ses marges d’initiative le moyen de devenir un leader mondial dans les secteurs des services, de la chimie, ou de la mécanique. Le pouvoir d’adaptation laissé aux acteurs locaux, la taille optimale pour travailler en réseau avec des partenaires proches et partageant les mêmes valeurs ont été des facteurs décisifs alors que leur situation n’était pas d’emblée favorable.

Qu’attend l’Alsace ? D’abord d’être à nouveau une région française à part entière, car l’on n’avancera sur rien s’il n’existe pas une direction politique capable de fédérer les forces locales et d’être un interlocuteur réactif des partenaires extérieurs et des services de l’Etat. Vous aviez justifié la création des grandes régions par l’amélioration qu’elle apporterait à la définition des politiques économiques régionales. C’est l’inverse qui se passe. Ces immenses territoires aux bureaucraties incompréhensibles, éloignées des citoyens et des forces vives, ne sont pas des espaces pertinents et ne constituent pas des communautés solidaires et dynamiques capables de répondre aux défis de ce temps. Leur gouvernance affiche une perte d’efficacité brutale, tout en explosant leur coût de fonctionnement. La France peut-elle se permettre pareil gaspillage ?

Cette nouvelle organisation territoriale, rejetée par les trois quarts des Alsaciens, est un handicap mortel alors que nous avons une culture économique, un art du vivre ensemble, un sérieux dans la gestion publique qui peuvent faire de notre région un modèle pour d’autres. Le Gouvernement avait d’ailleurs regardé d’un oeil favorable le projet soumis à référendum le 7 avril 2013. L’Alsace devrait aussi être utilisée comme trait d’union avec l’Allemagne, la coopération entre les deux pays restant plus que jamais la condition des avancées de la construction européenne. Seul un pouvoir régional sera désireux et capable de créer les synergies nécessaires.

En politique et en économie on n’échappe pas au principe de réalité. Admettez, Monsieur le Premier Ministre, l’échec d’une expérimentation d’organisation régionale dont les défauts sont d’ores et déjà manifestes. Donnons à l’Alsace l’opportunité d’une relance économique, d’une innovation institutionnelle dont pourront bénéficier d’autres et, en définitive, la France elle-même.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de ma haute considération

Pour le Club Perspectives Alsaciennes
Jean-Daniel ZETER, Président

Grand Est : un logo illégitime

Communiqué du CPA du 29 août 2016.

logoGE

Logo du Grand Est présenté par Philippe Richert le 28 août 2016

La présentation du logo du Grand Est a eu lieu à Chalons en Champagne, à plus de 300 kilomètres de Strasbourg, plus proche de Paris que de l’Alsace. Tout un symbole, car même si ce logo laisse une petite place à l’Alsace en bas à gauche, il n’a fondamentalement rien d’alsacien.

Même s’il en fait mention, le logo symbolise la disparition des régions historiques, écrasées par le poids des lettres du Grand Est, écrites au-dessus avec une taille démesurée. On aura compris le message, le Grand Est domine et écrase les trois régions.

Par ses couleurs, ce logo insipide ne peut s’intégrer dans l’identité ou l’âme de l’Alsace. Par son drapeau, par ses blasons arborés fièrement par de nombreuses villes, les couleurs de l’Alsace sont le rouge et le blanc. En négligeant ses couleurs historiques, le logo montre que le Grand Est se détache de l’Alsace, qu’il en constitue même la négation.

Ce logo sans âme contient néanmoins un élément pertinent : le terme Grand Est coupé verticalement en deux au niveau du E. Cette coupure représente bien l’incohérence de la région, un assemblage forcé qui ne pourra déboucher que sur l’éclatement, la division.

Ainsi, il s’agit d’un bon logo, pour une mauvaise région. Nous le considérons comme tout aussi illégitime que la région elle-même, imposée aux habitants contre leur volonté, en violant les engagements européens de la France. Par conséquent, ce visuel ne peut être que temporaire. Sa disparition et son oubli sera le signe d’une région Alsace retrouvée.

Histoire enfouie ou facteur d’identité

par Ernest Winstein, théologien, chroniqueur (article publié dans Land un Sproch, numéro 198, juillet 2016)

De 1525 à aujourd’hui, la conscience alsacienne n’a pas fini de se libérer.

winstein

Que reste-il de la révolution de 1525 dans la conscience alsacienne ? Ou en l’inconscient de l’âme alsacienne ? En quoi a-t-elle contribué à former l’identité alsacienne ? Cet événement de l’histoire de l’Alsace a marqué la population pour longtemps, et sans doute jusqu’à aujourd’hui. Certes, la région a connu bien d’autres événements marquants, voire douloureux – la prise de Strasbourg par Louis XIV, les guerres napoléoniennes, les guerres de 1870, de 14-18, 39-45, pour ne citer qu’elles. L’époque « allemande » , les années de l’autonomisme…

Que s’est-il passé en 1525 ?

Une révolution – que l’on appelait de façon méprisante la guerre des rustauds, noyée dans le sang. La population qui demandait moins de charges, plus de justice, a fini par prendre les armes, pour s’opposer aux abus dont elle était l’objet.
Révolution ? Oui, car il s’agit d’un état d’esprit nouveau, d’une volonté de s’affirmer face à des pouvoirs jugés abusifs, celui d’une noblesse qui s’accrochait au statut social en vigueur et se servait de l’Eglise pour y parvenir – elle réussira à sauvegarder son pouvoir jusqu’à la Révolution française.
Pour provoquer ce mouvement, il fallait un appel d’air. Il vint des élans réformateurs nés au sein du catholicisme qui, n’ayant pu se concrétiser à l’intérieur de celui-ci, menèrent à la naissance d’une nouvelle organisation religieuse, l’Eglise évangélique, appelée plus tard luthérienne, et qui, avec les Eglises réformées, prendra sa place dans cet ensemble que l’on appellera le protestantisme.
En 1525, cette cassure n’existait pas. D’ailleurs, l’on ne pensait pas à une telle séparation. Les idées de Luther et de ses adeptes touchaient la presque totalité de la population et, en général, les milieux les plus cultivés. Il s’agit d’un mouvement général devenu très vite populaire. Si les institutions religieuses, notamment monacales étaient en général peu touchées au départ, des ecclésiastiques étaient souvent à la pointe du mouvement.
L‘intervention du Duc de Lorraine et de son armée fit de la révolution un carnage que l’on appellerait aujourd’hui un génocide. On estime à quelques 30 000 le nombre de victimes. Parmi les combattants, l’on avait dénombré des curés de paroisse – leur nombre est difficile à évaluer – dont beaucoup sont restés sur le champ de bataille. A quoi cette révolution a-t-elle abouti ?

Qu’en est-il resté ?

Une population terrorisée, soumise pour longtemps. Une recherche historique sur les condamnations d’Alsaciens engagés dans la lutte mériterait d’être menée, si les sources le permettent. Des combattants identifiés ont été jugés, condamnés. Les dénonciations allaient bon train. Comment des villages exsangues pouvaient-ils se remettre, retrouver une cohésion pour s’inscrire dans le temps? La mémoire en gardera les traces pendant longtemps et certainement jusqu’aujourd’hui dans l’inconscient collectif : il n’est pas rare que les Alsaciens expriment une sorte de mépris vis-à-vis des Lorrains, et c’est même le cas de jeunes d’aujourd’hui, ceux-ci ne sachant pourtant comment justifier une telle attitude.
Evoquons, à ce propos, un incident, en soi mineur, mais révélateur, que l’on situera dans les années 1950, quelque part dans l’Ackerland. Un groupe de personnes se trouve réuni dans la rue et discute. Lorsqu’il fut constaté que l’un des locuteurs était lorrain, un autre membre du groupe se retourna et cracha par terre. Or, il est vraisemblable qu’à l’époque de la bataille de 1525, l’on ne faisait guère de différence entre Lorrains et Alsaciens, d’autant moins que la révolte avait touché aussi la population lorraine proche et que des renforts d’insurgés avaient tenté de rejoindre les révoltés d’Alsace. Au XXè siècle, il restait visiblement dans la conscience alsacienne des ressentiments, sans que l’on sache en expliquer les causes. Sans établir aussi la distinction entre un habitant de Lorraine et l’autorité politique de jadis. Plus ou moins consciemment, les tenants de la province Lorraine étaient ceux qui avaient mis à sang leur province, l’Alsace.
Quel a été son impact sur la conscience de la population de l’Alsace?

Une population marquée, mais sans voix

Un événement majeur de l’histoire de l’Alsace a donc marqué durablement la population, au point de l’installer dans un esprit de soumission pour longtemps. Aujourd’hui, on s’appliquera aussi à constater, au nom de la vérité historique, combien la population alsacienne était solidaire – voir les soutiens venus de la haute Alsace, en dépit des partages territoriaux de l’époque, et abstraction faite du refus de la ville impériale de Strasbourg de soutenir la révolution de 1525. Le combat final met bien en relief cet aspect révélateur de la réalité d’une région. Unie mais réduite au silence !
Quant au hiatus entre Strasbourg et l’Alsace, il a eu, lui aussi, un impact négatif, défavorable pour le devenir de la région. Lorsque Louis XIV se mit à conquérir l’Alsace, la ville de Strasbourg ne pouvait plus compter sur l’aide de ce qui aurait dû être sa province, d’ailleurs affaiblie et mise à mal durant des décennies de combats, de ravages et d’exactions de la part des troupes étrangères à la région… Et l’on peut se demander si ce manque de cohésion entre la ville et la région n’a pas eu des conséquences jusqu’aujourd’hui !

Républicains, révolutionnaires, essoufflés, réduits.

On sait que les Alsaciens étaient favorables à la naissance de la République, censée ouvrir enfin un espace où la liberté puisse s’exprimer et la justice régner. Mais en 1870, ils étaient de nouveaux du côté des vaincus. Et, une fois de plus. Le nouveau mouvement révolutionnaire qui se pointa alors ne dura pas longtemps : la bourgeoisie strasbourgeoise avait acclamé l’armée française en 1918 et s’est ainsi protégée contre le risque révolutionnaire qu’annonçait la montée des comités « soldats-ouvriers ». Le positionnement des instances politiques en place, le Landtag réactivé dans l’urgence après quatre années de quasi-dictature, étaient assez largement favorables au maintien d’une entité politique plus ou moins autonome. Les velléités identitaires étaient vouées à l’essoufflement, une fois de plus. Les dénonciations ont servi à mettre au pas la région. Et l’on remit une couche en 1945.
Au terme d’une telle évolution, que peut-il rester d’une « identité » alsacienne ? Une langue en déclin, une culture en décomposition, des frustrations, des rancunes… Hormis chez les politiciens en vue, alignés sur Paris, et quelques vagues protestataires, l’esprit de soumission ne pouvait conduire qu’à l’alignement progressif au politiquement et « culturellement correct ».

Le nouveau mouvement de protestation provoqué récemment par la volonté obstinée de faire disparaître l’Alsace administrative, avec le consentement de la plupart des élus, permettra-t-il de susciter un élan véritable en faveur d’un pouvoir populaire, favoriser la renaissance du bilinguisme, saisir l’opportunité d’un vrai renouveau culturel passant, non par un choc des cultures, mais une rencontre féconde, notamment entre la France et l’Allemagne ?
La conscience alsacienne n’a pas fini de se libérer. Et de se construire !

L’Alsace est une nation… par la littérature.

par Jean-Paul Sorg, philosophe, poète, essayiste et spécialiste d’Albert Schweitzer. (article publié dans Land un Sproch, numéro 198, juillet 2016)jpsorg

Où il y a une littérature, il y a une nation. L’Alsace est donc une nation ? Oui, une petite. Elle présente nombre de propriétés qui fondent et font une nation, dont justement l’existence d’une littérature et en elle la conscience d’une langue et d’une histoire singulière. Pour autant, elle n’a pas à devenir un État-nation, Dieu nous en garde, ce n’est pas nécessaire ni souhaitable, mais elle a vocation de devenir une petite région européenne, une « Eurorégion transfrontalière » (selon le concept du géographe Raymond Woessner), jouissant de la capacité de s’occuper elle-même de sa culture et de la transmettre.

Le premier poème dialectal

Alsacien par la littérature. Sérieusement ? Ça ne touche pas beaucoup de monde ! Dans la littérature, la langue, conservée, explorée et exposée, amenée à des états de pureté et de plénitude. Quand est-ce que j’ai eu pour la première fois un livre de poésie dialectale entre les mains ? J’essaye de me souvenir, de reconstruire des souvenirs.

La « première fois », dans la mémoire du vieil homme, est souvent composée d’un fondu enchaîné de plusieurs fois. Peut-être était-ce un des premiers volumes de la Petite anthologie de la poésie alsacienne que la vénérable intendante de l’École Normale où j’enseignais avait en stock et refilait sous le manteau ? Ou était-ce plutôt le livre de Nathan Katz, déjà mythique pour les happy few, déjà introuvable chez les libraires, O loos da Rüef dur d’Gàrte, que j’ai pu feuilleter – seulement – dans la bibliothèque de mon collègue de philosophie ? C’était en 1972 par là. J’avais déjà plus de trente ans et revenais en Alsace, après être passé par la Lorraine et avoir passé deux ans au Sénégal. Je découvrais l’existence d’une poésie alsacienne dialectale et me rendais compte, tout ému et ravi, que je comprenais sans difficulté ce qui était écrit. Que ce fût du Nathan Katz ou du Weckmann ou d’un autre, qui alternaient dans les petits volumes de l’anthologie Weckerlin, je reconnaissais les mots et saisissais les phrases. C’était ma langue. Je la possédais là, au bout de mes doigts, comme un objet, objectivée dans des textes, distribuée dans des lettres.

Est-ce que je ne savais pas alors qu’il existe naturellement une littérature alsacienne, et pas seulement dialectale ? Est-ce que je n’avais pas entendu de la poésie alsacienne sur Radio Strasbourg ? Est-ce que dans l’enfance je n’avais pas assisté à des représentations de l’ETM (Elsasser Theater vu Mülhüse) ? Est-ce que je n’avais pas écouté des chansons, acheté les premiers disques de Siffer et de Brumbt ? Je ne sais plus bien ce qui a été premier. Tout cela, un mouvement, une vague, allait ensemble, dans l’air du temps.

Pas de langue sans une littérature.

Säwrä. C’est-à-dire : sans littérature, pas de conscience réflexive de la langue, pas d’examen de, donc pas de conscience, chez le locuteur natif (naïf), de la singularité et spécificité, avec toutes sortes de caractères propres, de la langue qu’il parle, dans laquelle il est en quelque sorte immergé comme dans un milieu gazeux qu’il ne perçoit pas, pas plus qu’on ne perçoit l’air qu’on respire. Le locuteur naïf, comme l’enfant l’est, ne mesure pas sa langue, il n’en mesure pas le lexique, son étendue, ses couches, il n’ouvre pas de dictionnaire et il ignore la grammaire, il ne sait pas qu’il y en a une et il n’a nul besoin de l’apprendre, puisqu’il sait parler, puisqu’il s’exprime de façon suffisante et se fait comprendre.

L’âge venant, et songeant aux années de l’enfance, au temps d’avant l’école, je m’étonne et m’émerveille toujours à nouveau – en toute naïveté – d’avoir appris l’alsacien (oui, la langue alsacienne) sans… l’apprendre, sans savoir que je l’apprenais, sans efforts, sans être enseigné, par la seule méthode que les pédagogues (comme Freinet) appellent « naturelle » et qui est absence de méthode ; j’apprenais à parler en parlant alsacien, j’apprenais le langage dans une langue déterminée, qui se trouvait être l’alsacien, rien qu’en répétant, imitant, et ainsi intériorisant, m’appropriant, ce que j’entendais, ce que maman et papa et frère aîné et d’autres, tout le monde, me disaient, avec patience.

Bien que ce ne soit pas nécessaire à son emploi ou son fonctionnement, chaque langue, au fil du temps, dans le cours d’une évolution, dégage de son sein (de ses entrailles) une littérature, un corpus de vers ou de versets (au commencement c’est ça, avant la prose), qui racontent une histoire, des histoires, des mythes, ou condensent et fixent des pensées, sous forme de maximes de vie, ce sont des sentences, des proverbes, des prières, des blagues, des astuces, etc.

La langue est comme un élément fluide ou gazeux, avons-nous dit ; la littérature (des textes, des livres), c’est du solide, du solidifié, c’est comme un monument, un château, qui surplombe la langue et que l’ont peut visiter, dans lequel on peut entrer et circuler. C’est par ce dehors, la littérature, que l’on prend conscience du dedans de la langue et de son existence spécifique et originale. Dans la littérature, la langue se mire, s’admire, et se reconnaît.

Donc, insistons, pas de langue vivante qui, si les conditions sont correctes, ne donne lieu à une littérature et n’évolue et ne se développe à travers elle aussi. Cela vaut pour les formes de langue que sont les dialectes. Ne pas confondre avec les « patois ». Pas de dialecte qui « ne comporte une culture littéraire », écrivait Littré en définissant la notion.

Entre tous les dialectes germaniques, en particulier alémaniques, l’alsacien est le plus vulnérable, le plus éprouvé, le plus abîmé, le plus menacé d’être renié et de disparaître. Sa transmission aux générations futures paraît, pour ce qui est d’un usage quotidien ou vernaculaire, des plus problématiques. Et c’est pourtant dans ce dialecte bigarré qu’a mûri et que s’est constituée en deux siècles la littérature – dialectale, régionale – la plus riche, je crois, la plus forte, la plus féconde, dans les deux veines, lyrique et satirique. Vous ne trouverez rien d’équivalent, en durée et en variété, dans les cantons suisses où le dialecte reste puissant, où les gens (du peuple) le parlent à tous les niveaux, naturellement, comme le bec leur a poussé. À croire que la créativité littéraire d’un peuple n’est jamais aussi vivace que dans les situations de péril, dans le combat, quand il se refuse à mourir ?

Pas de littérature sans école

L’originalité, la force spirituelle, de la littérature alsacienne vient de ce qu’elle ne se limite pas à une production dialectale locale, mais du fait qu’elle se déploie également dans des œuvres en allemand et en français, qui ont une audience au-delà de la région. On en a composé des anthologies, des « manuels » (le Finck), on en a raconté la genèse et l’histoire. Comme telle, comme organisme vivant constitué, dans sa triphonie et son interculturalité, elle demande à être conservée et transmise, à persévérer ainsi et à se développer dans son être. Son existence nous oblige à la fidélité, à la transmission. Concrètement, et l’heure est venue, à la faire entrer dans « nos » écoles, du primaire à l’université, et à nous donner les moyens et les pouvoirs de l’enseigner, à arracher ces pouvoirs et ces moyens à l’Éducation nationale centrale !

Avec quelle timidité et quel courage Martin Allheilig, président de l’association J.-B. Weckerlin, dont il était un fondateur, avec d’autres comme Jean-Paul Gunsett, et qui comptait alors 600 amis, avait-il lancé la Petite anthologie de la poésie alsacienne. En ces années 1960 il lui fallut justifier une telle entreprise, car « d’aucuns pourraient douter de son intérêt ». « Qui de nos jours prête encore une oreille attentive au chant des muses régionales ? Nous rêvons tous d’horizons élargis. Nos aspirations sont à l’échelle planétaire. Est-il alors raisonnable de se soucier d’un langage prisonnier à l’intérieur de deux, trois départements ? ». Soixante ans plus tard, nous n’avons plus à nous justifier, la cause est entendue, mais à réaliser les promesses, à faire fructifier l’héritage.

Taxe régionale : un non-sens économique

richert vallspar Jean-Philippe Atzenhoffer, docteur en économie de l’université de Strasbourg. 22 juillet 2016.

Philippe Richert et Manuel Valls ont cosigné un document prévoyant la mise en place d’une « Taxe Spéciale d’Equipement Régionale » (TSER). Il s’agit d’une nouvelle taxe sur les ménages et les entreprises qui s’ajoutera à la taxe foncière pour 600 millions d’euros. Prélevées dès 2017, les recettes alimenteront les caisses des nouvelles régions.

Silencieusement avalisée le 27 juin 2016 (durant l’Euro de football…), la nouvelle taxe suscite depuis de vives réactions. Si Philippe Richert se déclare  »satisfait de cet Acte II qui permet notamment de fixer des bases financières dans la relation Etat/Régions », d’autres sont moins enthousiastes. Le président de la Région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, a démissionné de l’Association des Régions de France (ARF) en dénonçant la  »folie fiscale » de Richert et du gouvernement. Par ailleurs, une pétition contre cette taxe a recueilli près de 30 000 signatures.

Dans ces conditions, que penser de la création de cette nouvelle taxe régionale ?

Des prélèvements déjà très élevés

Globalement, on constate que la France a un taux de prélèvement obligatoire (cotisations, impôts et taxes) bien plus élevé que la moyenne des pays développés.

redistribution3

En 2013, le taux de prélèvement était de 45% en France, contre seulement 33,7% dans l’OCDE. Bien qu’il n’y ait pas de consensus sur le niveau de taxation optimal, on peut s’inquiéter sur les conséquences négatives d’une fiscalité élevée sur les couts de production en France.  Conscient de ce problème, le président de la République avait d’ailleurs annoncé que les impôts n’augmenteraient pas en 2017. Cet objectif est néanmoins mis à mal par la création de la nouvelle taxe régionale.

L’autre problème est qu’en créant sans cesse de nouvelles taxes, on les empile les unes sur les autres, en complexifiant et rendant le système fiscal rebutant et illisible. Ceci engendre des couts de gestion et de l’instabilité qui décourage l’investissement. Les entreprises sont soumises à pas moins de 233 prélèvements différents. Résultat, le cout de collecte est très élevé. Sur un échantillon de 57 taxes, la Cour des Comptes l’estime à plus de 5 milliards d’euros en 2014.

Par conséquent, au lieu de créer de nouvelles taxes pour financer les régions, il faudrait rediriger des ressources fiscales déjà existantes, et diminuer les dépenses peu utiles ailleurs (et il y a de quoi faire si on suit les recommandations de la Cour des Comptes).

De l’argent, mais pour quoi faire ?

Selon l’ARF, La nouvelle taxe devra servir à soutenir le développement économique et l’accompagnement des PME (Petites et Moyennes Entreprises) et des ETI (Entreprises de Taille Intermédiaire). Autrement dit, il s’agira de taxer entreprises et ménages pour distribuer des subventions aux entreprises, en favorisant certaines au détriment des autres.

Mais au fait, pourquoi faire ? Quel problème cherche-t-on à résoudre ? Si les pouvoirs publics interviennent pour favoriser un secteur ou une entreprise au détriment des autres, c’est que le fonctionnement naturel du marché pose problème, et qu’il faut effectuer une correction.

 L’aide aux PME est parfois justifiée sous le prétexte qu’elles ont un accès insuffisant au financement. Cette question fait toutefois débat, comme le souligne le Nobel d’économie Jean Tirole (Economie du bien commun, 2016). Les PME disposent déjà de nombreux dispositifs d’accompagnement publics (FIP, FPCI, CDC, OSEO, BPI France, etc.), dont la complexité ahurissante transforme les entreprises en chasseurs d’aubaines. Selon Tirole, ce dont ont besoin les entreprises, ce ne sont pas des taxes et des subventions supplémentaires, mais de lever les entraves que la puissance publique dresse sur leur route (effets de seuil, retard de paiement des commandes publiques, règles des faillites, etc.).

Ainsi, si les régions françaises devaient obtenir de nouvelles ressources, elles devraient être affectées à des missions utiles d’intérêt général (éducation, infrastructures, etc.) ; pas à des interventions hasardeuses dont l’expérience a montré au mieux l’inutilité, au pire l’échec.

La taxe : symbole de l’échec de la fusion des régions

Que ce soit du côté des prélèvements ou du côté des dépenses, cette nouvelle taxe régionale n’a pas de justification économique. Alors, pourquoi en est-on arrivé là ?

Très simplement, la taxe est le résultat d’une réforme territoriale incohérente. En fusionnant les régions, le gouvernement tablait sur d’illusoires économies, pourtant contestées par les économistes et de géographes (dont nous nous faisions l’écho dans cet article).  Au lieu de réaliser des économies, la réforme territoriale crée des problèmes qui n’existaient pas avant, engendrant de nombreux surcouts. Surcouts qui se traduisent au final… par de nouvelles taxes.

Etre Alsacien aujourd’hui ?

lusL’association Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle et le Club Perspectives Alsaciennes ont collaboré pour sortir un numéro de la revue « Land un Sproch » consacrée au thème : être alsacien aujourd’hui. Durant l’été, nous publierons les contributions des membres du CPA, qui reflètent différentes manières de s’affirmer alsacien aujourd’hui. Comprendre ce que signifie être alsacien, c’est se donner la possibilité d’imaginer ce que nous souhaitons pour l’avenir de l’Alsace. Nous commençons cette série par l’éditorial de Jean-Marie Woerhling, suivi d’une contribution de Jean Faivre.

Editorial de Jean-Marie Woerhling

lus2

La suppression de la Région Alsace a été ressentie comme une perte par beaucoup d’Alsaciens. Mais une perte de quoi ? Que signifie pour eux l’Alsace ? Pourquoi faudrait-il éviter que celle-ci disparaisse ? Quel contenu donner de culture et d’identité régionale ? Quels éléments une Institution Alsace devrait-elle promouvoir ? Qu’est ce que cela signifie aujourd’hui être Alsacien ? Quel sens donner à l’engagement pour l’Alsace ?

Chacun de nous a des éléments de réponse à ces questions mais perçoit aussi la nécessité d’approfondir la réflexion à ce sujet et de trouver les informations nécessaires. Il s’agit aussi de faire un travail de prospective tenant compte de l’évolution de l’Europe et du monde dans lequel l’Alsace est intégrée.

Le dossier de notre revue donne la parole à un certain nombre de personnes qui ont bien voulu apporter des éléments de réponse à cette question.

Celle-ci pouvait bien sur se comprendre de différentes façons : Qu’est ce que l’Alsace, qu’en reste-il et quelle avenir peut-elle avoir ?

Pour notre association, l’Alsace se caractérise comme lieu de rencontre de la culture française et de la culture germanique ; son identité se construit à partir de la combinaison de ces deux éléments compris comme une voie d’accès à l’esprit européen. L’alsaciannité de l’esprit réside dans un esprit de dépassement des monolithismes de tous ordres. Au contraire de l’évolution actuelle, qui tend à la « normalisation nationale » et ne laisse plus à la spécificité alsacienne qu’une dimension touristiquo-folklorique.

Sans cadre institutionnel donnant aux habitants de l’Alsace les pouvoirs de développer cette dimension particulière, celle-ci continuera à s’étioler. Une institution Alsace devrait favoriser la double culture dans tous les domaines, mais une telle orientation ne rencontre guère de soutien. Cependant, a plupart des Alsaciens se sont satisfont de quelques faux-semblants. L’Alsace est en voie de disparition, mais finalement elle n’a que quelques longueurs d’avance sur l’Europe dans son ensemble.

Face à l’étiolement de la personnalité collective de l’Alsace dans un cadre institutionnel qui la nie, il reste à chacun d’entre nous, individuellement et avec d’autres, de trouver les pratiques culturelles et les engagements qui lui permettent de sauvegarder son intégrité.


 Jean Faivre : « L’Alsacien doit redevenir un homme de frontières, inséré à une géographie particulière, se jouant d’elles, puisant dans plusieurs cultures pour construire l’Europe. »

photo Jean faivre

Jean Faivre, étudiant en droit, militant associatif engagé dans la cause régionaliste.

Être Alsacien , c’était avant tout être Elsasser. Avec la chute inexorable de la pratique du dialecte parmi les jeunes générations, l’identité alsacienne devra s’appuyer sur d’autres ressorts et s’exprimer en dehors de la langue. Pour cela, il faudra renouer avec la connaissance de ce qui fait la spécificité de l’Alsacien , c’est-à-dire un homme de frontières, inséré dans une géographie particulière aux allures de carrefour, dépositaire d’une histoire où deux nations s’entrechoquent et fécondent une culture spécifique et irréductible à aucune autre.

J’aimerais tout d’abord dissiper un malentendu : la lutte pour la survie de l’elsasserditsch est indispensable et doit être continuée et amplifiée, mais l’objet de mon propos est d’analyser l’identité alsacienne sous d’autres aspects, pour corroborer l’idée selon laquelle l’Alsace ne possède pas qu’une langue en propre et que l’identité peut se vivre en dehors de la seule langue, fût-elle éminemment importante.

L’Alsacien étant de moins en moins Elsasser, se normalisant et devenant un Français comme les autres sur le plan linguistique, il faudra qu’il s’affirme principalement sur deux plans : historique et géographique.

Sur le plan historique , il devra se réapproprier une Histoire qui lui a été longtemps cachée pour mieux servir les intérêts du pouvoir en place et étouffer les prises de conscience et autres tentatives de révolte. On a interdit de mémoire des alsaciens fidèles à leur patrie et porté au pinacle des hommes ayant creusé sa tombe. Il faudra que l’alsacien plonge des les livres d’histoire écrits du point de vue alsacien et pas édulcorée ou falsifiée par une historiographie soumise au pouvoir dominant.

Du point de vue de la géographie, l’Alsacien doit redevenir un homme de frontières, se jouant d’elles, picorant des idées au-delà de celles-ci, se situant au-dessus des nationalismes étriqués. En cela, il doit se sentir européen mais pas de manière désincarnée, éthérée, mais avec des enracinements concrets qui peuvent être multiples.

C’est à l’Alsacien, demain, de construire l’Europe en la renforçant par le sentiment inculqué par l’Histoire que des frontières barricadées ne peuvent naître que des affrontements mortifères.

Dans cette optique, notre combat ne doit pas être celui de l’ethnicisme. A contrario, il ne s’agit pas non plus de jeter le discrédit sur des mouvements qui visaient avant tout à préserver l’âme alsacienne face aux assauts toujours plus vifs de l’assimilation.

Néanmoins, de nos jours, il s’agit de concilier accueil de l’autre dans la tradition de l’humanisme rhénan en l’intégrant au creuset fécond qu’est l’Alsace avec la préservation de notre alsacianité, Elsassertum.

C’est pour cela qu’Abd Al Malik, enfant du Neuhof, célèbre slameur, portant haut la langue française, défendant des valeurs universalistes, et clamant au su du monde sa qualité d’Alsacien, l’est autant que moi, fils d’une alsacienne du Kochersberg, ayant été conçu et ayant fait mes armes sur notre terre.

 

Communiqué de presse du 19 juillet 2016

Le Club Perspectives Alsaciennes, présidé par Jean-Daniel ZETER, qui réunit des personnalités d’horizon politique varié opposées à l’intégration de l’Alsace dans le Grand Est, prend connaissance avec intérêt de la proposition de Laurent Furst, Député–Maire de Molsheim et Président de Les Républicains du Bas-Rhin , de créer le mouvement « Rendez-nous l’Alsace ».

Le CPA prend note de l’appel sans équivoque du député Furst, en espérant que son mouvement s’ouvrira à toutes les composantes politiques se battant pour une Alsace institutionnelle nouvelle et moderne et qu’il libérera le ferment tant attendu pour une Alsace responsable, maîtresse de son destin, avide de compétences nouvelles, désireuse d’une fiscalité propre, soucieuse de renforcer son avenir rhénan.