Jean-Philippe Atzenhoffer, docteur en sciences économiques, auteur de « Réveiller l’Alsace », La Nuée Bleue, 2026.
Le projet ferroviaire Colmar–Freiburg, pourtant identifié comme un « chaînon manquant » du réseau européen, semble aujourd’hui condamné à la voie de garage. Cet échec révèle les failles de la coopération transfrontalière, entre lourdeurs administratives et absence de vision stratégique. L’article propose de sortir de cette impasse en associant financements publics et privés, et en donnant à l’Alsace davantage de moyens pour conduire ses projets transfrontaliers.
Après des années d’études, d’expertises et de négociations laborieuses, le projet de liaison ferroviaire entre Colmar et Freiburg semble finalement prendre la voie de garage, et pour longtemps.
Le 17 août 2026, le ministère des Transports du Bade-Wurtemberg a renoncé à financer sa part du projet, prenant acte des réticences persistantes de l’État français, qui considère la liaison comme insuffisamment rentable. Ainsi s’achève, au moins provisoirement, l’un des projets emblématiques de la coopération transfrontalière dans le Rhin supérieur.
Il ne s’agit pas ici de trancher le débat sur la rentabilité de la ligne. Les différentes études réalisées ces dernières années aboutissent à des conclusions parfois discordantes, et le sujet mérite d’être examiné avec rigueur. Mais au-delà de ce débat technique, cet abandon est révélateur d’un problème beaucoup plus profond. Il illustre les difficultés de la coopération rhénane à passer des déclarations d’intention aux réalisations concrètes, particulièrement lorsqu’il faut mobiliser des financements et prendre des décisions.
Car depuis des années, les discours sur l’Europe rhénane, les territoires transfrontaliers et les « chaînons manquants » du réseau ferroviaire se multiplient. Mais lorsqu’il s’agit de mettre effectivement de l’argent sur la table, les ambitions s’effritent, les responsabilités se diluent et les projets s’enlisent. La liaison Colmar–Freiburg en est aujourd’hui l’un des exemples les plus frappants.
L’absence de vision stratégique franco-allemande et européenne
Le réseau ferroviaire du Rhin supérieur est composé de deux grands axes nord-sud qui fonctionnent largement en parallèle, sans véritable connexion entre les deux rives du Rhin. Côté français, la principale liaison relie Strasbourg à Bâle ; côté allemand, un axe parallèle relie Karlsruhe à Bâle. Il manque don des liaisons transversales qui permettraient de transformer ces deux réseaux nationaux en un véritable réseau ferroviaire rhénan.
C’est précisément l’objectif de la « boucle » ferroviaire imaginée par la Conférence du Rhin supérieur : créer un réseau en hélice entre Karlsruhe et Bâle, avec des liaisons directes entre les deux rives du Rhin. Deux projets, évoqués depuis des décennies, en constituent les maillons essentiels : la réhabilitation de la ligne Colmar–Freiburg et la réouverture de la liaison Haguenau–Karlsruhe.
Le cas de Colmar–Freiburg est particulièrement emblématique de cet inachèvement. Après la guerre de 1870, une liaison ferroviaire fut mise en service entre Colmar et Breisach, avant d’être prolongée jusqu’à Freiburg à une époque où les deux rives du Rhin appartenaient à l’Empire allemand. Dès sa conception, cette ligne dépassait d’ailleurs largement le cadre d’une desserte locale : elle devait constituer un maillon d’un grand axe reliant Paris à Vienne, via les Vosges et la Forêt-Noire[i].
La Seconde Guerre mondiale a pourtant interrompu cette liaison. Le pont ferroviaire sur le Rhin fut détruit et, depuis plus de 80 ans, jamais reconstruit. Aujourd’hui, la ligne entre Freiburg et Breisach fonctionne toujours côté allemand, tandis que, côté français, la voie entre Colmar et Neuf-Brisach est désaffectée. Le « chaînon manquant » est donc parfaitement identifié : il ne reste essentiellement qu’à franchir à nouveau le Rhin.
L’enjeu n’est pas seulement historique ou symbolique. Une étude de mobilité a évalué le potentiel de la liaison à 3 500 à 5 900 voyageurs par jour. Sa remise en service permettrait de réduire d’environ 5 000 le nombre de véhicules circulant quotidiennement sur l’axe routier[ii]. Pour un coût estimé à plusieurs centaines de millions d’euros, notamment lié à la reconstruction du pont sur le Rhin, le projet apparaît à l’échelle européenne comme un investissement particulièrement structurant. Cette importance a d’ailleurs été officiellement reconnue par la France et l’Allemagne. La liaison Colmar–Freiburg a été identifiée comme un « chaînon manquant » du réseau européen et officiellement inscrite parmi les 15 premiers projets prioritaires découlant du traité d’Aix-la-Chapelle de 2019. Malgré cela, sept ans plus tard, rien n’a véritablement avancé sur ce dossier.
Un échec institutionnel
Cette affaire met également en lumière les asymétries qui plombent la coopération transfrontalière.
Du côté allemand, l’acteur clé est le Land du Bade-Wurtemberg, le gouvernement fédéral ne jouant qu’un rôle secondaire. Coté français, l’Alsace ne dispose pas des compétences et des ressources budgétaires pour mener ce type de projet. C’est vers l’Etat central à Paris qu’il faut se tourner pour obtenir les financements.
Et à ce petit jeu, les intérêts d’une région périphérique comme l’Alsace sont généralement relégués au second plan. Le manque d’autonomie locale est préjudiciable car il empêche la réalisation de projets transfrontaliers complexes qu’il est délicat de piloter de manière lointaine.
On constate également que la Région Grand Est, en charge des transports TER, apparaît complètement effacée dans ce dossier. Pourtant, dans la présentation de son budget 2018, la région affirmait que la nouvelle échelle régionale permettrait de réaliser 100 millions d’euros d’économies par an sur les TER. Si cela avait été le cas, ces ressources auraient largement suffit à financer la part française de la ligne Colmar-Freiburg. Mais comme la fusion des trois anciennes régions a finalement engendré des surcouts au lieu des économies promises, les capacités d’investissement s’en trouvent aujourd’hui limitées. Pour sortir de cette impasse à court terme, une solution pourrait être un montage franco-allemand associant financements publics et capitaux privés. Plutôt que de considérer la réouverture de Colmar–Fribourg comme un projet devant être intégralement financé par les pouvoirs publics, une société concessionnaire pourrait financer une partie des travaux, construire et entretenir l’infrastructure pendant plusieurs décennies, en se rémunérant grâce aux péages versés par les opérateurs ferroviaires.
Les financements européens et les contributions publiques viendraient compléter ce dispositif. Ainsi, un tel montage permettrait de réduire l’effort financier initial des collectivités et de l’État, tout en testant auprès d’investisseurs privés la viabilité économique réelle du projet. Certes, le trafic régional ne permettrait probablement pas un autofinancement complet, mais ce système limiterait la contribution publique.
Sortir de la sclérose
Le cas de Colmar-Freiburg illustre ainsi un problème plus profond : celui d’une coopération transfrontalière qui reste trop souvent prisonnière des lourdeurs administratives. Sur le papier, chacun reconnaît l’intérêt de mieux connecter les deux rives du Rhin. Dans les faits, les projets se heurtent à la multiplication des procédures, des études, des financeurs et des niveaux de décision. À force de vouloir tout décider depuis le centre, on finit par ne plus rien décider du tout.
Or une coopération rhénane réellement efficace exige d’abord de la proximité. Elle doit pouvoir être pensée et mise en œuvre depuis les territoires directement concernés : Strasbourg, Colmar ou Mulhouse, en lien permanent avec Karlsruhe, Freiburg, ou Bâle. Elle ne peut pas être pilotée efficacement depuis Metz, Nancy ou Paris, à plusieurs centaines de kilomètres des réalités quotidiennes de la frontière.
Cette proximité n’est pas une question de symbole ou de préférence administrative. Elle est une condition d’efficacité. Les collectivités alsaciennes sont les mieux placées pour identifier les besoins, dialoguer avec leurs partenaires allemands et suisses, hiérarchiser les investissements.
Mais encore faut-il disposer des compétences et des moyens nécessaires pour agir. C’est pourquoi l’Alsace doit pouvoir disposer d’un véritable statut régional, doté de compétences renforcées et de ressources à la hauteur de ses responsabilités.
Il ne s’agit pas de créer un échelon administratif supplémentaire, mais au contraire de donner à l’Alsace les moyens de prendre des décisions aujourd’hui dispersées entre l’État, le Grand Est et une multitude d’acteurs. Transport, développement économique, formation, environnement, coopération transfrontalière : autant de domaines dans lesquels la proximité de la décision peut faire la différence entre un projet qui avance et un projet qui s’enlise. Le traité d’Aix-la-Chapelle engageait l’Etat français à doter les collectivités frontalières de larges compétences en matière d’éducation, de santé, de transport et d’environnement. Ne serait-il pas temps de passer enfin des paroles aux actes ?
[i] Klaus Schüle (2022). Bahnlinie Colmar-Freiburg wieder herstellen – eine historische Chance !, dans Die Rolle Badens in Europa, Rombach Verlag, p. 332.
[ii] Liaison ferroviaire entre Colmar et Fribourg, étude de mobilité multimodale, Setec et Prognos, 5 mars 2019.

