Auteur : jpatzenhoffer

L’avenir de notre langue régionale dépend de nos communes – Appel aux candidats aux élections municipales

Fort peu de communes développent une action significative en faveur de la langue régionale (dont la définition reconnue inclus à la fois nos dialectes et l’allemand standard). Pour les structures intercommunales, le constat est encore moine positif. Non pas que nos collectivités locales soient indifférentes ou hostiles à l’égard de ce sujet. Mais la plupart des communes n’ont pas conscience de leur rôle dans ce domaine et des moyens d’action à leur disposition. La question de la « culture régionale » est encore plus floue que celle de la langue : beaucoup d’élus la réduisent à des aspects plus ou moins folkloriques alors qu’elle pose la question de la réappropriation d’une histoire, d’une identité, d’un projet local du vivre ensemble.

La campagne électorale est l’occasion de mettre en lumière l’action possible des communes pour le bilinguisme et pour cette culture propre conçue comme une richesse locale ainsi que d’inciter les candidats à une réflexion et à des engagements sérieux qui les aideront à structurer leur action par la suite.

Une prise de conscience est en voie de se faire à cet égard dans beaucoup de liste de candidats. Les sondages récents montrent à la fois la profonde dégradation des connaissances et de la pratique en langue régionale (dialectes et allemand standard) et la demande forte de la population (96%) que les efforts en faveur de la langue régionale soient poursuivis et même amplifiés.

Le débat a beaucoup mis l’accent sur le rôle de l’école, à juste titre mais, comme le montrent d’autres régions, le rôle des communes est central pour la sauvegarde de notre langue régionale. Pourtant ce sujet n’est le plus souvent débattu que de façon marginale. Les candidats doivent prendre ce sujet au sérieux.

Une réflexion approfondie au sein du conseil municipal

La première chose à faire est de mettre cette question au centre des réflexions. Nous invitions les candidats à s’engager à promouvoir dans les conseils municipaux une réflexion approfondie : Pourquoi s’intéresser à la langue et à la culture régionale ? Comment utiliser cette dimension comme facteur d’intégration et d’épanouissement ? Que faisons-nous, que pourrions faire davantage dans notre commune pour notre langue et culture ? Un débat pour sensibiliser et expliquer, une évaluation de l’existant et une réflexion sur les objectifs souhaitables. La langue et la culture régionale font partie du « mieux vivre ensemble ».

Définition d’une politique communale pour la langue et la culture régionale avec des objectifs et des moyens

Ce débat montrera certainement que le soutien à la langue régionale pour être efficace ne peut se limiter à un vague souhait accompagné de quelques mesures symboliques. Pour atteindre des résultats, il faut définir une politique d’ensemble, se donner des outils et des objectifs. Les outils, c’est intégrer la langue et la culture régionale dans l’administration de la commune (une commission municipale affectée à ce sujet, un adjoint spécialement responsable, des agents de la commune chargés de la mise en œuvre, des ressources affectées, des mécanismes des suivi et d’évaluation, l’acceptation d’un contrôle externe). Les objectifs doivent tendre à une véritable efficacité grâce à la cohérence et à l’intensité de l’action. Une telle ambition suppose un engagement financier. Il est proposé à chaque commune et chaque intercommunalité de consacrer 1% de son budget au soutien de la langue et de la culture régionales.

Une délibération consacrant l’importance de la langue et la culture régionale

Tous les éléments mentionnés ci-dessus n’ont de force que s’ils sont fixés dans un plan adopté par une délibération de principe du Conseil municipal. Le rôle de cette délibération doit aussi être emblématique : reconnaître la place de la langue et la culture régionale dans la commune. Sans exclusive bien sûr ; mais la réalité est que, sans parler de la langue française dont le rôle n’est pas discuté, beaucoup de communes font aujourd’hui davantage pour d’autres langues et cultures que pour la langue et la culture de notre région. Il ne s’agit pas de prendre aux autres, mais d’en finir avec une sorte d’auto-négation caractéristique de l’Alsace.

La langue dans la politique de communication de la commune

Dans l’esprit de la remarque précédente, il importe de redonner une visibilité et une légitimité à la langue régionale. Comment espérer qu’elle soit transmise si elle reste dans une marginalité quasi honteuse, exclue de l’espace public ? Selon le cas dans sa forme standard ou dans sa forme dialectale, cette langue doit apparaître dans les médias de la commune (publications, sites internet), dans l’affichage (ailleurs que seulement dans les noms des rues), dans les relations avec le public (services d’accueil) d’une manière valorisante et non « folklorisante ».

Le soutien à l’éducation bilingue

Si l’enseignement ne relève pas en lui-même de la compétence de la commune, celle-ci peut faire beaucoup pour favoriser l’enseignement bilingue paritaire : informer les jeunes parents sur l’intérêt de cet enseignement , demander des classes bilingues à l’éducation nationale, à défaut solliciter l’enseignement associatif (ABCM-Zweisprachigkeit), organiser des regroupements pédagogiques intercommunaux, engager des aides maternelles dialectophones, favoriser l’affichage et le matériel bilingue dans l’école et proposer des activités périscolaires en langue régionale. Il faut que l’environnement de la classe bilingue soit lui-même bilingue : ceci relève en grande partie de la commune. L’objectif du bilinguisme ne doit pas être limité aux enfants mais assumés par les adultes qui les entourent. Pas de politique du bilinguisme sérieuse sans cet engagement communal.

Engagement pour des crèches bilingues ou immersives

L’éducation commence avant l’école. Les crèches en langue régionale sont une clé importante du succès de l’éducation bilingue. Les communes peuvent jouer un rôle direct dans l’ouverture de crèches en langue régionale, en favorisant de telles structures par l’accès à des locaux, en apportant un soutien financier et en accompagnant les parents dans les démarches administrative.

Aide aux jeunes parents et formation des adultes

Beaucoup de jeunes adultes qui ne parlent plus le dialecte en ont encore une connaissance passive qui peut être réactivée. Des jeunes et moins jeunes de toutes origines ont envie de s’approprier la langue régionale. Il y a  la une attente importante à laquelle les communes peuvent répondre : organiser de cours de dialecte ; créer des clubs de jeunes parents qui veulent élever leurs enfants en dialecte ; bien sûr aussi proposer des cours d’allemand. Les communes peuvent aussi organiser des activités ludiques en dialecte pour les enfants en particulier dans le domine du chant et du théâtre.

Une politique culturelle orientée vers le patrimoine régional   

Toutes les communes consacrent des budgets souvent significatifs à la culture. Il serait bon de faire une évaluation séreuse de la place de la culture régionale dans ces dépenses : mise en valeur de l’histoire, du patrimoine, des traditions locales, soutien aux productions culturelles locales, promotion des œuvres en langue régionales. Par des appels d’offre ciblés, il appartient aux communes de susciter des projets mettant en valeur la langue et la culture régionales. Dans les bibliothèques municipales les offres de documents en allemand peuvent être améliorées. Dans les bâtiments publics, les suppléments allemands des DNA/Alsace et revues ou périodiques régionaux devraient être disponibles. Au niveau de chaque communauté de communes devrait être recruté au moins un animateur dialectophone spécialement chargé des actions en faveur de la langue régionale. Chaque communauté de commune devrait diffuser une brochure dédiée à la spécificité linguistique et culturelle de son territoire, pour la faire mieux connaître aux nouveaux venus.

Mettre les jumelages et les échanges sportifs et culturels au service de la langue régionale.

Toutes les communes ont des partenariats divers. Sans renoncer aux autres, ceux avec des institutions de pays germanophones peuvent être mieux valorisés pour faciliter la pratique de la langue commune et organiser des échanges de jeunes dans un souci de réelle efficacité linguistique. Les communes proches de la frontière peuvent organiser des échanges de service avec des communes de l’autre coté de la frontière dans les domaines éducatifs et culturels. Dans le cadre public ou à défaut dans le cadre associatif, des « classes transfrontières » peuvent être organisées dans lesquelles travaillent ensemble enseignants et jeunes des deux cotés de la frontière sur la base de programmes communs et dans les deux langues de l’espace rhénan.

Place à l’imagination créatrice

De nombreuses autres actions de mise en valeur de la langue et de la culture régionales sont accessibles aux communes et à leurs groupements :

  • formation des agents municipaux pour apprendre l’allemand ou le dialecte,
  • assurer un accueil en dialecte/allemand dans les services municipaux,
  • sensibilisation des commerces locaux et entreprises locales à la richesse de la langue régionale
  • mise en place d’un lieu emblématique un « Espace d’Alsace » proposant aux visiteurs des informations, débats, expositions, etc. sur le patrimoine régional
  • donner dans les dénominations publiques une meilleure place aux noms faisant référence au patrimoine et à l’histoire locale ou à la langue régionale

Pour toutes ces actions, il importe à chaque fois de les inclure dans un plan d’ensemble qui permette d’enrichir un patrimoine culturel destiné à tous les habitants et surtout de rétablir la transmission de la langue régionale aux nivelles générations.

Jean-Marie Woehrling

Président de Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle  – René Schickele Gesellschaft

Permanence de l’ostracisme anti-alsacien

Jean-Marie Woehrling, président de l’Institut du Droit Local et membre fondateur du CPA, dénonce les propos de certains responsables politiques qui instrumentalisent les actes visant la communauté juive pour présenter les Alsaciens comme obscurantistes et antisémites.

La littérature consistant à accuser la population alsacienne d’être antisémite et d’avoir des sympathies pour l’extrême-droite, voire d’avoir des collusions avec les mouvements néonazis correspond à un fil continu dans la presse parisienne alimentée par les médias locaux et soutenue par certains intellectuels alsaciens fidèles à la stratégie du dénigrement de leur propre camp pour être bien considérés par l’élite parisienne. Depuis 20 ans, le journal Le Monde publie régulièrement des articles stigmatisant une population alsacienne votant pour l’extrême-droite et noyautée par des courants  qui diffusent une « nostalgie suspecte ».  L’attachement à l’identité locale et le souhait du renforcement de l’autonomie régionale, considérés comme des courants sympathiques et positifs quant il s’agit d’autres régions, deviennent pour l’Alsace « repli identitaire » et sympathies germanophiles, donc protofaschistes. Selon ces amalgames inlassablement répétés, cette culture et ces traditions seraient depuis le Moyen-âge profondément antisémites sans que rien n’ait vraiment changé faute d’un aveu collectif et d’une épuration efficace. D’ailleurs, cette population n’aurait jamais fait son autocritique après sa cohabitation, présentée comme forcée mais de fait diligente, avec le régime nazi. Encore maintenant, elle cherche à disculper les siens qui ont combattu dans les unités SS. Le devoir de mémoire devrait la conduire à reconnaitre ses crimes collectifs, mais elle refuse d’examiner son histoire et se complait dans des aspirations antifrançaises (la défense de la langue allemande, la collaboration avec l’autre coté de la frontière, la critique des institutions françaises présentées comme jacobines, etc..).

On pourrait multiplier à l’envi les exemples de ce genre de condamnations. Elles étaient systématiques après la 2e guerre et sont arrivées à un paroxysme avec le procès d’Oradour. Mais encore dans une période récente, Robert Grossmann a accusé de pangermanisme les auteurs alsaciens les plus réputés (Weckmann, Finck, Winter). Le manifeste Identité et Liberté qui protestait contre l’amalgame fait dans la presse entre culture régionale et extrême droite a été qualifié, sans la moindre amorce de justification, d’antifrançais et d’antisémite. Le mouvement Unser Land peut multiplier les déclarations de solidarités avec les réfugiés, de sympathie avec la communauté juive, de volonté de construire une région pluraliste et démocratique, il est néanmoins qualifié de raciste et de xénophobe. Aujourd’hui, c’est toute une population qui est accusée de pratiquer l’omerta pour protéger les auteurs de tags antisémites, alors pourtant que la réprobation de ces tags est absolument unanime et d’une sincérité indiscutable. Dans le souci de profiter de la situation pour salir une Alsace qu’ils exècrent, des responsables politiques voire universitaires n’hésitent pas à tenter de monter la communauté juive contre le reste de la population alsacienne.

La permanence de cet ostracisme anti-alsacien remonte en fait au retour de l’Alsace et de la Lorraine à la France. Une bonne part de l’opinion française n’a jamais digéré que « ces Alsaciens pour la libération desquels des millions de Français sont morts dans les tranchés »,  se refusaient à devenir d’emblée des français comme les autres et continuaient à pratiquer leur langue allemande, à revendiquer un droit différent, à refuser la laïcité française, et même à demander une organisation régionale propre. Ces Alsaciens étaient décidément non seulement dépourvus de gratitude, mais des forcenés rétrogrades et pour un bon nombre des traitres vendu à l’ennemi, comme allait le prouver leur collaboration avec le régime hitlérien. Dans cette rancœur anti alsacienne, la palme est revenue à la gauche socialiste et nationaliste. Depuis Herriot jusqu’à Hollande son souci permanent  a été de nier la spécificité alsacienne ou du moins de la déconsidérer. Face à cette hostilité de fond, la plupart des élites alsaciennes ont choisi de rallier les élus qui choisissent de conspuer le peuple qui les a élus, de chercher des excuses comme Frédéric Hoffet, ou de réduire l’Alsace à des cartes postales comme Hansi. On les comprend : tous ceux qui n’ont pas eu cette attitude prudente ont été rejetés comme anti français, obscurantistes et revanchards. Aujourd’hui, ils seraient en plus antisémites…

Ces accusations fallacieuses visant à faire taire les revendications légitimes des Alsaciens quant à l’avenir de leur région sont profondément anti-démocratiques. Les Alsaciens, fidèles aux valeurs humanistes, ne doivent plus se laisser intimider par ces méthodes. Elles finiront alors par se retourner contre ceux qui les utilisent.

Non, il n'y a pas d'antisémitisme politique en Alsace !

Face aux insinuations concernant un soi-disant « antisémitisme alsacien » et aux tentatives récurrentes d’instrumentaliser des délits antisémites contre les revendications régionalistes, les messages suivants ont été présentés à la presse le 10 décembre dernier. Les DNA en ont d’ailleurs fait un excellent compte-rendu.

  • les profanations de cimetière sont des délits odieux qui doivent être sanctionnés sévèrement par la justice dès que les coupables seront arrêtés (sans mansuétude ni laxisme)
  • les commentaires associant l’Alsace ou les Alsaciens à ces faits commis par des individus sont inacceptables (culpabilité collective, ‘haine de soi’ anti-alsacienne, amalgame entre dialecte et nazisme, etc.)
  • le judaïsme fait partie intégrante du patrimoine culturel alsacien, et son statut juridique doit être respecté (comme celui des autres religions « reconnues »)
  • une politique d’enseignement de l’histoire et des langues régionales (y compris le yiddisch/judéo-alsacien) est la mieux à même de lutter contre la xénophobie, l’intolérance et l’antisémitisme
  • l’antisémitisme n’est pas « national » ou « régional », comme le prouve l’affaire Dreyfus (Juif alsacien…à la fois Allemand et Juif pour ses accusateurs), mais un phénomène qui ne connaît pas de frontières de pays ni de classe
  • il appartient à l’Etat, qui refuse tout transfert de compétence aux collectivités territoriales en matière pédagogique, d’inscrire dans les programmes scolaires l’héritage juif de l’Alsace (en partenariat avec la future CeA)
  • en cette période de Noël, les chrétiens savent les liens qui les unissent à la religion ‘aînée » et condamnent avec force les sentiments de haine contre ceux qui partagent la foi « originelle » de Jésus.       

Non, l’antisémitisme ne fait pas partie de l’identité politique et culturelle de l’Alsace. Notre projet pour l’Alsace vise à valoriser notre patrimoine sous toutes ses formes, y compris celui apporté par les religions qui coexistent pacifiquement sur nos terres. Et les élus du Grand Est qui instrumentalisent ces actes afin d’éteindre toute revendication alsacienne devraient avoir honte d’utiliser de telles méthodes.

Le sport, un enjeu pour l'Alsace

Tribune de Jacques Schleef publiée dans les DNA du 8/12/2019. L’auteur est secrétaire général du CPA, et ancien membre du conseil d’éthique de la LAFA (Ligue d’Alsace de Football).

Allez Elsàss ! La création de la Collectivité européenne d’Alsace ouvre la possibilité d’une organisation territoriale nouvelle pour les fédérations sportives des deux départements du Rhin. Il faut saisir cette chance pour doter le sport alsacien de structures renforçant son autonomie administrative et budgétaire, mais aussi d’un cadre politique adapté aux relations avec les collectivités publiques. Facteur d’identité culturelle et de cohésion sociale, le sport -qui rassemble des dizaines de milliers de pratiquants et de dirigeants bénévoles- est à l’image de la diversité et de l’ouverture de l’Alsace.

En raison de notre histoire et de notre ambition particulières, il faut plaider pour la seule solution permettant de mettre en place une « stratégie sportive » globale. Toutes les évaluations ont montré le formidable gâchis financier et humain du modèle hypercentralisé mis en place ; les sportifs tout comme les salariés des ligues commencent à en subir les effets pervers (hausse du prix de licences, licenciements et mobilité géographique forcée).

Une réflexion sur l’architecture du mouvement sportif est donc nécessaire, car les spécificités de chaque discipline (individuelle ou en équipe) et de son « terrain » (village ou agglomération, club ou salle privée) ne sont pas prises en compte correctement ; la fusion des instances départementales en une entité unifiée et sa sortie du « carcan » du Grand Est imposé en 2015 est une nécessité démocratique. Il y a 5 ans, l’Etat n’a pas laissé le choix au mouvement sportif – aujourd’hui, il peut et doit être le précurseur d’une Alsace nouvelle !

La CeA devra accompagner cette volonté, notamment en lui accordant les aides que le Grand Est refusera aux « sécessionnistes »; dès maintenant, les deux départements pourraient mettre en place un Comité de dialogue avec toutes les branches du sport (du tennis au football, en passant par l’escrime et le basket) pour relever ce défi. Rien ne serait pire que la dispersion, avec certains sports restant divisés en deux fédérations départementales, d’autres limitant leur regroupement à la CeA en restant dans la région et d’autres reprenant leur liberté. Il n’existe pas de sport « alsacien » au sens de la « pelote basque », mais nous avons néanmoins (grâce à la coopération transfrontalière, par exemple), un potentiel de développement spécifique.  

Afin que le sport en Alsace soit vraiment  l’expression de cette passion commune, c’est ce courage qu’il faut avoir pour bâtir des institutions méritant le nom « d’Alsace »… 

Torture des chiffres par le Grand Est : toujours et encore !

Selon les DNA du lundi 4 novembre 2019, la majorité régionale du Grand Est tiendrait sa revanche sur le rapport accablant de la Cour des Comptes qui pointait les surcouts liés à la fusion des régions. Dans quel sens ? « Car les « dépenses réelles de fonctionnement du Grand Est hors transport auraient baissé de 0,3% entre 2015 et 2018 ». C’est à partir de cette unique donnée tirée de l’IFRAP que Valérie Debord et Jean Rottner ont voulu  pour balayer les critiques.

 Voilà « la réalité des chiffres », s’est esclaffée la vice-présidente du Grand Est sur Twitter.

Par souci de précision, notons qu’il s’agit de la dépense réelle de fonctionnement par habitant, qui est passée de 293 euros en 2015 (avant fusion) à 292 euros en 2018, soit une baisse de 1 euro. On la trouve le tableau publié par l’IFRAP le 31 octobre 2019.

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A partir de ce seul chiffre, peut-on nier les surcouts de la fusion ?  Nous affirmons que non, pour les raisons suivantes :

  • La base de comparaison, entre l’année 2015 et l’année 2018, est fortement biaisée en ce qui concerne le Grand Est. En effet, la région Lorraine a été épinglée sévèrement pour de graves dérives des dépenses les années avant la fusion. Si elle avait été gérée correctement, la dépense aurait été plus faible en 2015 que les 293 euros qui servent de comparaison. La correction de ces dérives aurait dû amener à une baisse des dépenses. Le seul fait qu’elles stagnent est donc un mauvais résultat en soi.
  • Plutôt que de faire une comparaison sur une base biaisée, il vaut mieux comparer les dépenses entre les régions. Or, si on reprend le tableau de l’IFRAP, on constate que les dépenses de fonctionnement hors transport sont 263 euros en moyenne dans toutes les régions. Le Grand Est affiche, avec 292 euros, une dépense supérieure de 11% à la moyenne.
  • Pour évaluer la situation financière d’une collectivité, il ne faut pas se contenter d’un seul chiffre, mais d’un ensemble de données complémentaires pour avoir une vision claire. Si on prend les dépenses totales (incluant le transport), on constate une forte hausse des dépenses de fonctionnement. On voit bien qu’on ne peut pas se baser uniquement sur la dépense de fonctionnement pour juger de la situation, d’autant plus que cela ne dit rien sur l’utilité de la dépense.
  • Dans les dépenses de fonctionnement, il faut distinguer les dépenses d’intervention (services rendus à la population) et les charges à caractère général (couts de gestion de la collectivité). C’est au niveau des charges générales, qui constituent les « mauvaises dépenses », qu’on nous promettait des économies. Donc ce sont ces charges qu’il faut regarder en priorité. Le verdict est sans appel : ces charges sont en très forte hausse, comme le montre le graphique du rapport financier officiel de la région. On peut ajouter à cela les charges de personnel qui sont également en forte augmentation.

En conclusion, nous voyons que les élus de la majorité régionale persistent à nier l’évidence des surcouts causés par la fusion des régions guidés par leur seul souci de justifier leur politique néfaste pour les citoyens, qu’ils soient Alsaciens, Champardennais ou Lorrains. Utiliser un unique chiffre pour invalider les études indépendantes autrement plus sérieuses et rigoureuses est assez risible, surtout lorsque ce chiffre est construit sur une base biaisée. Nous comprenons bien que ces élus puissent avoir des intérêts particuliers à défendre difficilement compatibles avec la réalité des faits, et tentent de  les manipuler. Mais cette tentative de tromperie dépasse une nouvelle fois l’entendement.

Urgence au Grand Est !

Le président du Grand Est Jean Rottner a annoncé reprendre à temps partiel ses activités professionnelles de médecin urgentiste à Mulhouse. S’il est tout à fait louable d’exercer une activité de médecin dans un service hospitalier en difficulté, on peut tout de même s’interroger sur les motivations d’un tel choix, surtout quand on exerce un mandat politique censé demander un investissement total. Même si Jean Rottner affirme qu’il essayera essentiellement de prendre cette charge sur son temps privé, son emploi du temps de président de conseil régional sera réaménagé pour être allégé.

Sans vouloir tirer sur l’ambulance, cette annonce inédite appelle tout de même les commentaires suivants :

  • Dorénavant la région sera dirigée à temps partiel, ce qui annonce le début de la campagne pour les élections de 2021 et la multiplication des querelles entre les ambitions et les rivalités qui déchirent déjà l’actuelle majorité régionale.
  • Comment ne pas interpréter l’annonce, à l’approche des élections, comme un coup de communication visant à redorer une image écornée par le retournement de veste sur la question de l’Alsace et du Grand Est ? Jean Rottner s’adresse ainsi spécialement aux Mulhousiens, peut-être dans le but de se positionner pour retrouver ses fonctions de maire de Mulhouse au printemps 2020. Ce qui au passage exigera l’éviction « douloureuse » de Michèle Lutz qui espérait bien conserver le poste.
  • Malgré ses affirmations, Jean Rottner est conscient que le Grand Est s’achemine irrémédiablement vers l’échec (notamment avec la création de la CeA) et souhaite donc préparer son avenir (au Sénat ?).

Après la démission de Philippe Richert, ce nouveau coup de théâtre montre l’instabilité fondamentale de la grande bureaucratie régionale. Le Grand Est est une région à laquelle personne ne croit, même si certains font semblant d’y croire. Une région que même les présidents ne veulent pas présider.

Quelle identité politique pour l’Alsace ?

Tribune de Jacques Schleef publiée dans l’Ami Hebdo du 22 septembre 2019.

Ces derniers temps, la question d’un « ethno-régionalisme » alsacien a donné lieu à des polémiques stériles au sujet de la légitimité d’une revendication  identitaire dans les deux départements du Rhin, à la suite de l’adoption de la loi créant (au 1er janvier 2021) la Collectivité européenne d’Alsace »(CeA). Certains arguments paraissent utilisés pour dénigrer ceux qui « osent » dorénavant afficher leurs convictions « pro-alsaciennes ». Ce climat de ‘guerre civile »  n’est pas acceptable dans une démocratie moderne et apaisée (comme la souhaite le président de la République). Dans la perspective des prochains scrutins, les Alsaciens devraient donc réfléchir ensemble, à la question de l’identité politique de l’Alsace (qu’elle porte le nom de CeA, de région ou toute autre terme).

L’Alsace d’aujourd’hui,  c’est une identité territoriale constitué du Haut- et du Bas-Rhin. Ces deux collectivités disparaîtront avec l’entrée en vigueur de la CeA ; il serait souhaitable pour des raisons de gestion et de cohésion que l’Etat fusionne aussi ses deux administrations afin de former un « département du Rhin » unifié. En outre, un découpage en « districts » et « communautés d’agglomération » éviterait une « hydrocéphalie » strasbourgeoise tout en respectant la diversité historique de l’Alsace. Ceci étant, la future CeA doit être « ouverte » sur le plan géographique. Si demain, le Territoire-de-Belfort (détaché du Haut-Rhin en 1871) ou d’autres entités voisines voulaient nous rejoindre, il faudrait les accueillir (dans des conditions à déterminer). Il ne s’agit pas d’encourager un « irrédentisme » mosellan, mais de montrer que l’Alsace n’a pas « peur » de ses amis lorrains.

L’Alsace d’aujourd’hui, c’est une identité économique largement tournée vers l’espace rhénan et -plus largement- l’Europe. Plusieurs défis doivent être relevés dans les prochaines années: le marché de l’emploi (impact de l’évolution démographique, formation et qualification professionnelle), l’attractivité pour les investisseurs locaux et étrangers (fiscalité et droit social), les infrastructures et l’énergie (fermeture de la centrale de Fessenheim, mise en place d’un péage pour les poids-lourds, amélioration des liaisons ferroviaires et « ferroutage » du fret en transit). Ces domaines requièrent une véritable stratégie pour la CeA, pour laquelle la contribution des acteurs privés est indispensable.

L’Alsace d’aujourd’hui, c’est une identité sociale composite. Si la société alsacienne était largement homogène jusque dans les années 60, l’immigration a largement modifié sa composition, avec l’arrivée importante de Français « de l’Intérieur » et de ressortissants européens et extra-européens. Déjà après la Guerre de Trente Ans, l’Alsace avait « absorbé » des immigrants venus repeupler ses villes et villages dévastés, dans un esprit de large tolérance religieuse. Actuellement, les différences sont souvent exacerbées et instrumentalisées au détriment de l’intégration. Pour que tous et chacun, sans distinction d’origine, puisse se sentir Elsasser, une action de pédagogie civique volontariste doit être menée en direction de ceux dont les ancêtres vivaient ailleurs. Un échec serait doublement dangereux: les Alsaciens « d’origine » pourraient se sentir « colonisés » (entraînant un vote de protestation extrémiste), tandis que  les « nouveaux »  leur reprocheraient une « exclusion communautariste » (dont les différents groupes s’accuseraient réciproquement).

L’Alsace d’aujourd’hui, c’est une identité juridique « en sursis » (partagée avec la Moselle). On sait que le Conseil constitutionnel a imposé une « abrogation rampante » du droit « local ». Aussi longtemps que le principe de différenciation ne sera pas reconnu, cette érosion insidieuse se poursuivra dans une large indifférence, la population veillant davantage à « ses » jours chômés (Saint-Etienne et Vendredi-Saint) qu’au respect du Code des communes. La reconnaissance d’un pouvoir normatif alsacien, serait conforme au principe de subsidiarité reconnu par l’Union européenne et le Conseil de l’Europe.

L’Alsace d’aujourd’hui, c’est une identité culturelle perturbée et menacée. La langue régionale (dans ses versions dialectale et littéraire) se meurt, et les efforts menés pour soutenir sa transmission aux nouvelles générations sont voués à l’échec sans soutien des familles, des entreprises, de la société et des pouvoirs publics. L’Etat « profond » (centraliste et jacobin) fait tout pour saboter les projets de réforme d’Emmanuel Macron. Sur le modèle de la Corse, il faut imposer l’apprentissage obligatoire de l’alsacien et de l’allemand à l’école dès la maternelle (d’autant plus que la scolarisation obligatoire monolingue à trois ans aura un impact désastreux sur la connaissance du dialecte chez les enfants). Sans « déclaration d’état d’urgence culturelle », la disparition (programmée en haut lieu) de ce patrimoine sera un désastre pour l’Alsace, qu’il s’agisse du tourisme, des échanges avec les pays germanophones et du « bonheur d’être Alsacien » de ses habitants. L’Alsace n’est pas une « Bretagne de l’Est » avec une langue régionale cantonnée au folklore commercial !

Demain les régionalistes de toute obédience seront appelés à s’unir pour réussir le pari de la CeA: ne comptons pas sur les mouvements politiques nationaux pour une telle ambition, mais mobilisons nos propres capacités à imaginer une « Alsace nouvelle ».

Jacques Schleef

secrétaire général du Club Perspectives Alsaciennes secrétaire général adjoint du Mouvement pour l’Alsace,