Auteur : jpatzenhoffer

Pour l’Europe

2020 est une année de commémoration d’événements qui ont forgé le destin de l’Europe et particulièrement celui de l’espace « ober-rhénan », d’abord dans la douleur, puis dans l’espoir.

Il y a 150 ans le conflit sanglant entre la France et la Prusse, où la Suisse a été partiellement impliquée, a laissé entre nos pays des tensions durables et parfois haineuses pour des décennies. Il y a 70 ans (9 mai 1950), Robert Schuman prononça une Déclaration qui  allait aboutir à la construction de l’Union Européenne, ouverte aussi à un élargissement économique  et douanier avec des pays voisins comme la Suisse. Le 9 mai, journée de l’Europe, nous célébrons à la fois le courage visionnaire de ses fondateurs, la paix revenue,  et les valeurs  de la démocratie européenne.

Or, dès son début, la crise du Covid-19 a été marquée par  des réactions égoïstes que l’on croyait oubliées, avec la fermeture des frontières d’Etat dans toute l’Europe, y compris entre la France, l’Allemagne et la Suisse. Outre le fait qu’aucune vraie concertation n’a été menée, ces décisions ont constitué, pour les habitants , un choc, une désillusion, et même une agression contre leur mode de vie quotidienne qui s’était largement affranchie de tout contrôle douanier. Alors que ce virus est insensible au principe de la souveraineté nationale, ce réflexe politique a semblé obéir à des règles de gouvernance archaïque  pour les habitants.

Pourtant, dès le début de la pandémie, malgré la lourdeur des règles administratives des états centraux, l’Alsace, durement touchée, a pu compter sur le soutien badois et suisse pour l’hospitalisation de ses malades. La solidarité de proximité transfrontalière n’est pas un vain mot ! Qui plus est, c’est aussi et d’abord une réponse de bon sens évitant de transporter les patients à des centaines de kilomètres de chez eux…

La crise sanitaire a démontré que les échanges  d’informations, de plans d’intervention en matière de sécurité civile ou de formation, doivent être renforcés à l’échelle locale du Rhin Supérieur.

Aussi, en cette période de dé-confinement,  convient-il  dès à présent de réfléchir au « monde d’après » la pandémie. Une étroite concertation doit rendre cette stratégie plus cohérente entre nous, en tenant compte des spécificités de la situation. Ce dialogue pourrait porter sur le  redémarrage des entreprises, les risques de discrimination à l’égard des travailleurs frontaliers, l’harmonisation dans  la reprise des échanges de biens et de services et de la relance des activités touristiques et commerciales.

L’espace « ober-rhénan » intégrée dans la même zone économique, constitue une réalité géographique, sociale, environnementale et culturelle commune. Cette richesse mérite   d’être mieux valorisée, y compris en développant le bilinguisme français/allemand sur la base de notre identité alémanique ou francique.

L’Europe doit aussi dépasser des cadres de pensées restrictifs et handicapants face aux nouveaux défis et dangers qui la menacent, afin de rétablir la confiance abimée de ses citoyens.

Ensemble, engageons-nous à donner corps à nos ambitieuses convictions  pour mieux « vivre ensemble notre belle région d’Europe » !

Jean-Daniel Zeter

Président du Club Perspectives Alsaciennes / Ancien vice-président du Conseil Départemental d’Alsace

Arrêté du 3 avril : encore un mauvais coup porté au bilinguisme en Alsace

L’arrêté du 3 avril 2020, publié au JORF sous ne n° 0083 du 5 avril, pris par Madame la Ministre de l’Enseignement Supérieure et qui porte sur « la certification en langue anglaise pour les candidats inscrits aux diplômes nationaux de licence, de licence professionnelle et au diplôme universitaire de technologie » compromet gravement le développement de la politique linguistique spécifique qui conditionne l’avenir de l’Alsace et celui des jeunes générations.

L’arrêté de Madame VIDAL qui conditionne la délivrance de l’ensemble des Licences, licences nationales et professionnelles ainsi que des diplômes universitaires de technologies à une certification obligatoire en langue anglaise prévoit en outre que cette certification en langue anglaise fera l’objet « d’une évaluation externe et reconnue au niveau international et par le monde économique », amputant de ce fait les droits généralement reconnus à l’Université.

Cet arrêté imposant à tous nos étudiants de l’enseignement supérieur l’obligation de suivre un enseignement de l’anglais est une atteinte à leur liberté de choix, va à l’encontre de la nécessaire diversité linguistique prônée au sein de l’Union Européenne et viole ouvertementles engagements pris par la France dans le cadre des accords de coopération qui fondent l’approfondissement de l’amitié franco-allemande récemment réaffirmée à Aix-La- Chapelle.

Cet arrêté aura surtout de lourdes sur la mise en œuvre de la politique linguistique poursuivie en Alsace depuis des décennies.

Cette politique linguistique spécifique a pour objectif d’offrir à tout enfant l‘accès au plurilinguisme en s’appuyant sur un enseignement précoce de l’allemand et en allemand à parité horaire dès l’entrée en maternelle et qui se prolonge tout au long de la scolarité en lycée quelle que soit l’option choisie par la famille. 

La généralisation de cette éducation bilingue se heurte depuis des années à l’insuffisance du nombre de maîtres bilingues formés pour enseigner dans le cycle élémentaire et dans le cycle secondaire.

L’entrée en vigueur de cet arrêté rendant obligatoire l’enseignement de l’anglais ne peut qu’amplifier la pénurie de compétence en allemand des étudiants et portera un préjudice inacceptable à la mise en œuvre de la politique linguistique pour l’Alsace qui a fait l’objet d’une convention liant la Région et l’Académie de Strasbourg en 2018.

Cet arrêté, par ses effets, est une nouvelle atteinte à la personnalité de l’Alsace, qui repose sur le renforcement de son assise culturelle passant par une rapide généralisation de l’enseignement bilingue paritaire franco-allemand avec la nécessaire ouverture sur la richesse dialectale. Il nuit gravement à l’ouverture de l’Alsace et à son rayonnement dans l’espace du Rhin Supérieur et porte préjudice à l’avenir de la jeunesse en contrariant son intégration économique sur le marché de l’emploi transfrontalier qui offre du travail à près de 60 000 frontaliers se rendant quotidiennement en Allemagne ou en Suisse. 

Cet arrêté ministériel illustre tragiquement l’incapacité du pouvoir central à prendre en compte les réalités alsaciennes. Il est la résultante de la nouvelle organisation déconcentrée de l’Etat dans le domaine éducatif avec l’instauration du recteur de la région Grand Est et la nomination d’un recteur délégué à l’enseignement supérieur qui siègent à Nancy. Une telle organisation inféode le recteur de Strasbourg et le relègue à un rang de vice-recteur.

Il est urgent de retirer sans délais cet arrêt.

Paul Higi, ancien directeur de l’Éducation et de la Formation au Conseil régional d’Alsace

Polémiques comparatistes

ll est évidemment prématuré de faire le bilan du Covid-19, et les polémiques « comparatistes » entre la France et d’autres Etats n’apporteront rien pour sortir de la crise actuelle. L’obsession « allemande » de la France, particulièrement marquée en Alsace, est ancrée dans l’histoire. Elle est souvent instrumentalisée, notamment par les milieux national-populistes, à des fins politiques. Ce débat est inutile et même dangereux pour l’Europe !

Les affrontements idéologiques autour des « narratifs » ont déjà commencé sur les réseaux sociaux; ils vont s’intensifier dans les prochains mois. Pour l’Alsace, durement frappée par le virus, l’introspection ne suffira pas – en 2021, la mise en place de la CeA offre des opportunités nouvelles. Comme l’a dit le président de la République, « rien ne sera plus comme avant » !

Aujourd’hui, il n’y a pas encore de réponses, mais certaines questions doivent et peuvent être posées :

– faut-il conserver ou abolir le système des Agences régionales de Santé ?
– quel rôle doivent jouer les collectivités territoriales (et notamment la future Collectivité européenne d’Alsace) en matière de santé publique et d’équipements hospitaliers et sociaux et médicaux ?
– faut-il des normes européennes et, plus généralement, une compétence de l’UE pour la santé publique et la lutte contre les pandémies ?
– dans ce contexte, faut-il réformer la fonction publique hospitalière (FPH) ?
– quelles conséquences faut-il tirer de la crise pour notre société ?

Mais, pour l’heure, deux remarques s’imposent :

– la stratégie de nos voisins directs ou plus éloignés (l’Autriche, par exemple) doit nous inspirer pour relever les défis qui s’annoncent à l’horizon dans le domaine sanitaire, qui est un élément de la souveraineté européenne prônée par le chef de l’Etat
– l’Alsace peut imaginer une organisation de la santé publique, de la maternité à la maison de retraite, qui répond mieux aux besoins de ses habitants qu’un modèle « jacobin », valable de Lille à Guéret et de Biarritz à Sedan.

Ce travail de réflexion est indispensable, et le confinement nous y invite.

Pour une politique alsacienne de la santé

Le directeur de l’Agence régionale de santé du Grand Est a été limogé le mercredi 8 avril 2020. Mais ce n’est pas tant le directeur de l’ARS du Grand Est qu’il fallait limoger – c’est l’ARS et la région Grand Est qu’il faut dissoudre !

En effet, au-delà des questions de personnes, la crise du Covid-19 braque le projecteur sur les défauts de l’organisation politico-administrative de la France, et pas seulement pour les questions de santé publique.

Les rapports se sont multipliés, les sondages sont clairs, les faits le prouvent de manière dramatique: la réforme territoriale de 2015 (loi NOTRe) est un échec !  Quant à la gestion de la pandémie, elle ne semble pas exempte non plus de tout reproche. Par exemple, expliquer qu’il est impossible pour des raisons techniques d’indiquer le nombre de décès imputables au virus dans les EPAD n’est un aveu d’échec dont il faudrait tirer les conséquences ? Mais au-delà de cet exemple, c’est tout le système de la centralisation et de la déconcentration de l’Etat qui est en faillite.

Dans quelques mois sera mise en place la Collectivité européenne d’Alsace (CeA). Conformément à l’article 13 du traité d’Aix-la-Chapelle de 2019, elle est en droit de demander à exercer des compétences en matière de santé en raison de son caractère frontalier. Pour réaliser concrètement cette ambition, la CeA doit :

  • exiger le transfert à son profit de la santé publique, en particulier de la tutelle des établissements hospitaliers et médico-sociaux (y compris les maisons de retraite), avec les moyens financiers et humains nécessaires ;
  • concevoir un plan cohérent de réponse aux crises de sécurité civile (y compris les épidémies), avec une forte dimension rhénane (formation des personnels, compatibilité des équipements, carte des sites, etc. ) ;
  • confier la responsabilité des structures de soins et d’accueil de proximité aux institutions de coopération intercommunale (à commencer par les communautés d’agglomération), pour  une gestion plus efficace.

Nous contribuerons à développer des propositions dans les mois à venir. Car dès maintenant, il faut préparer l’Alsace de demain.

Un virus révélateur

Nous reproduisons ici un remarquable article de Jean-Marie Woehrling qui vient d’être publié dans la revue Land un Sproch d’avril 2020. Nous vous invitons à vous abonner à cette revue de grande qualité si vous le souhaitez.

Ce que nous vivons révèle en effet une crise de civilisation à côté de laquelle nos thématiques alsaciennes, quelle que soit leur légitimité, pourraient paraître quelque peu mesquines, à tort d’ailleurs. Le moment est venu de prendre au mot les diagnostics que l’on fait depuis longtemps sans trop y croire sur les excès de la mondialisation : des sociétés trop interconnectées, trop denses, trop rapides, dans la surchauffe permanente, qui foncent dans une direction sans avenir. Il se peut que de cette grande panne sortira quelque chose de nouveau, mais pour le moment elle suscite également des régressions.


Frontières restaurées

A notre niveau du Rhin Supérieur, la gestion de la crise sanitaire révèle la fragilité de la coopération. Les réactions nationalistes se sont réveillées sous prétexte de lutte contre la propagation du virus. Sans même interroger la pertinence de la mesure, on s’est dépêché de fermer la frontière créant un mur en plein milieu de l’Eurodistrict. Sur le plan strictement épidémiologique, il n’était pas plus justifié de fermer le pont de Kehl que ce l’aurait été de bloquer la circulation au niveau du Landgraben, d’autant que les mesures de confinement étaient plus strictes du côté français que du côté allemand. La fermeture des frontières a aussi bloqué la solidarité au plan médical. Face à la saturation de l’hôpital de Mulhouse, on a envoyé des malades à Brest à un moment où il subsistait nombre de capacités d’accueil dans la région allemande voisine.

Heureusement, Brigitte Klinkert a su trouver les contacts pour obtenir l’accueil d’un certain nombre de malades en Baden-Württemberg. Cela est resté une aide largement symbolique, mais qui a sauvé l’image des relations alsaco-badoises. Cette crise nous a ainsi montré combien il serait nécessaire de renforcer l’intégration sanitaire au sein du Rhin Supérieur. La pandémie a révélé que nos systèmes de santé restent quasi-étanches. Alexis Lehmann avait lancé il y a quelque temps l’idée d’une «Life Valley», une vallée du Rhin supérieur qui ferait de l’intégration dans le domaine de la santé le moteur d’une nouvelle dynamique commune. Lorsque nous serons sortis de la crise, il faudra mettre ce sujet sur la table : plus encore que la culture ou l’économie, c’est la santé qui devrait devenir le sujet pilote de la coopération transfrontalière dans notre région. Le Grand-Est n’est manifestement pas le cadre approprié pour notre gestion sanitaire.


«Life Valley» contre Grand Est

Le virus nous a aussi montré combien peu le Grand Est correspond à une réalité sociale. Pendant toute la première phase de développement de l’épidémie, on entendait partout que le «Grand Est était sévèrement touché». En réalité, les chiffres étaient comparables à ceux du sud ouest de la France dans sept départements sur dix. Seuls les départements alsaciens et la Moselle étaient fortement touchés (voir carte). Le développement de l’épidémie révèle les vraies relations socio-économiques, à savoir un échange particulier aux trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle.


Comparaison franco-allemande

Une fois de plus, en bons Alsaciens, nous constatons aussi la différence d’approche entre la France et l’Allemagne : un bien meilleur équipement des hôpitaux allemands en matière de réanimation et des capacités considérables pour procéder à des tests massifs ; des mesures souvent décentralisées permettant une certaine flexibilité, le pragmatisme plutôt que les discours grandiloquents, une plus grande discipline collective. Cela ne doit pas être une occasion de raillerie des institutions de notre pays, mais une façon de mettre en œuvre notre vocation d’intermédiaire entre nos deux pays pour une meilleure compréhension réciproque.


Jean-Marie Woehrling

L’avenir de notre langue régionale dépend de nos communes – Appel aux candidats aux élections municipales

Fort peu de communes développent une action significative en faveur de la langue régionale (dont la définition reconnue inclus à la fois nos dialectes et l’allemand standard). Pour les structures intercommunales, le constat est encore moine positif. Non pas que nos collectivités locales soient indifférentes ou hostiles à l’égard de ce sujet. Mais la plupart des communes n’ont pas conscience de leur rôle dans ce domaine et des moyens d’action à leur disposition. La question de la « culture régionale » est encore plus floue que celle de la langue : beaucoup d’élus la réduisent à des aspects plus ou moins folkloriques alors qu’elle pose la question de la réappropriation d’une histoire, d’une identité, d’un projet local du vivre ensemble.

La campagne électorale est l’occasion de mettre en lumière l’action possible des communes pour le bilinguisme et pour cette culture propre conçue comme une richesse locale ainsi que d’inciter les candidats à une réflexion et à des engagements sérieux qui les aideront à structurer leur action par la suite.

Une prise de conscience est en voie de se faire à cet égard dans beaucoup de liste de candidats. Les sondages récents montrent à la fois la profonde dégradation des connaissances et de la pratique en langue régionale (dialectes et allemand standard) et la demande forte de la population (96%) que les efforts en faveur de la langue régionale soient poursuivis et même amplifiés.

Le débat a beaucoup mis l’accent sur le rôle de l’école, à juste titre mais, comme le montrent d’autres régions, le rôle des communes est central pour la sauvegarde de notre langue régionale. Pourtant ce sujet n’est le plus souvent débattu que de façon marginale. Les candidats doivent prendre ce sujet au sérieux.

Une réflexion approfondie au sein du conseil municipal

La première chose à faire est de mettre cette question au centre des réflexions. Nous invitions les candidats à s’engager à promouvoir dans les conseils municipaux une réflexion approfondie : Pourquoi s’intéresser à la langue et à la culture régionale ? Comment utiliser cette dimension comme facteur d’intégration et d’épanouissement ? Que faisons-nous, que pourrions faire davantage dans notre commune pour notre langue et culture ? Un débat pour sensibiliser et expliquer, une évaluation de l’existant et une réflexion sur les objectifs souhaitables. La langue et la culture régionale font partie du « mieux vivre ensemble ».

Définition d’une politique communale pour la langue et la culture régionale avec des objectifs et des moyens

Ce débat montrera certainement que le soutien à la langue régionale pour être efficace ne peut se limiter à un vague souhait accompagné de quelques mesures symboliques. Pour atteindre des résultats, il faut définir une politique d’ensemble, se donner des outils et des objectifs. Les outils, c’est intégrer la langue et la culture régionale dans l’administration de la commune (une commission municipale affectée à ce sujet, un adjoint spécialement responsable, des agents de la commune chargés de la mise en œuvre, des ressources affectées, des mécanismes des suivi et d’évaluation, l’acceptation d’un contrôle externe). Les objectifs doivent tendre à une véritable efficacité grâce à la cohérence et à l’intensité de l’action. Une telle ambition suppose un engagement financier. Il est proposé à chaque commune et chaque intercommunalité de consacrer 1% de son budget au soutien de la langue et de la culture régionales.

Une délibération consacrant l’importance de la langue et la culture régionale

Tous les éléments mentionnés ci-dessus n’ont de force que s’ils sont fixés dans un plan adopté par une délibération de principe du Conseil municipal. Le rôle de cette délibération doit aussi être emblématique : reconnaître la place de la langue et la culture régionale dans la commune. Sans exclusive bien sûr ; mais la réalité est que, sans parler de la langue française dont le rôle n’est pas discuté, beaucoup de communes font aujourd’hui davantage pour d’autres langues et cultures que pour la langue et la culture de notre région. Il ne s’agit pas de prendre aux autres, mais d’en finir avec une sorte d’auto-négation caractéristique de l’Alsace.

La langue dans la politique de communication de la commune

Dans l’esprit de la remarque précédente, il importe de redonner une visibilité et une légitimité à la langue régionale. Comment espérer qu’elle soit transmise si elle reste dans une marginalité quasi honteuse, exclue de l’espace public ? Selon le cas dans sa forme standard ou dans sa forme dialectale, cette langue doit apparaître dans les médias de la commune (publications, sites internet), dans l’affichage (ailleurs que seulement dans les noms des rues), dans les relations avec le public (services d’accueil) d’une manière valorisante et non « folklorisante ».

Le soutien à l’éducation bilingue

Si l’enseignement ne relève pas en lui-même de la compétence de la commune, celle-ci peut faire beaucoup pour favoriser l’enseignement bilingue paritaire : informer les jeunes parents sur l’intérêt de cet enseignement , demander des classes bilingues à l’éducation nationale, à défaut solliciter l’enseignement associatif (ABCM-Zweisprachigkeit), organiser des regroupements pédagogiques intercommunaux, engager des aides maternelles dialectophones, favoriser l’affichage et le matériel bilingue dans l’école et proposer des activités périscolaires en langue régionale. Il faut que l’environnement de la classe bilingue soit lui-même bilingue : ceci relève en grande partie de la commune. L’objectif du bilinguisme ne doit pas être limité aux enfants mais assumés par les adultes qui les entourent. Pas de politique du bilinguisme sérieuse sans cet engagement communal.

Engagement pour des crèches bilingues ou immersives

L’éducation commence avant l’école. Les crèches en langue régionale sont une clé importante du succès de l’éducation bilingue. Les communes peuvent jouer un rôle direct dans l’ouverture de crèches en langue régionale, en favorisant de telles structures par l’accès à des locaux, en apportant un soutien financier et en accompagnant les parents dans les démarches administrative.

Aide aux jeunes parents et formation des adultes

Beaucoup de jeunes adultes qui ne parlent plus le dialecte en ont encore une connaissance passive qui peut être réactivée. Des jeunes et moins jeunes de toutes origines ont envie de s’approprier la langue régionale. Il y a  la une attente importante à laquelle les communes peuvent répondre : organiser de cours de dialecte ; créer des clubs de jeunes parents qui veulent élever leurs enfants en dialecte ; bien sûr aussi proposer des cours d’allemand. Les communes peuvent aussi organiser des activités ludiques en dialecte pour les enfants en particulier dans le domine du chant et du théâtre.

Une politique culturelle orientée vers le patrimoine régional   

Toutes les communes consacrent des budgets souvent significatifs à la culture. Il serait bon de faire une évaluation séreuse de la place de la culture régionale dans ces dépenses : mise en valeur de l’histoire, du patrimoine, des traditions locales, soutien aux productions culturelles locales, promotion des œuvres en langue régionales. Par des appels d’offre ciblés, il appartient aux communes de susciter des projets mettant en valeur la langue et la culture régionales. Dans les bibliothèques municipales les offres de documents en allemand peuvent être améliorées. Dans les bâtiments publics, les suppléments allemands des DNA/Alsace et revues ou périodiques régionaux devraient être disponibles. Au niveau de chaque communauté de communes devrait être recruté au moins un animateur dialectophone spécialement chargé des actions en faveur de la langue régionale. Chaque communauté de commune devrait diffuser une brochure dédiée à la spécificité linguistique et culturelle de son territoire, pour la faire mieux connaître aux nouveaux venus.

Mettre les jumelages et les échanges sportifs et culturels au service de la langue régionale.

Toutes les communes ont des partenariats divers. Sans renoncer aux autres, ceux avec des institutions de pays germanophones peuvent être mieux valorisés pour faciliter la pratique de la langue commune et organiser des échanges de jeunes dans un souci de réelle efficacité linguistique. Les communes proches de la frontière peuvent organiser des échanges de service avec des communes de l’autre coté de la frontière dans les domaines éducatifs et culturels. Dans le cadre public ou à défaut dans le cadre associatif, des « classes transfrontières » peuvent être organisées dans lesquelles travaillent ensemble enseignants et jeunes des deux cotés de la frontière sur la base de programmes communs et dans les deux langues de l’espace rhénan.

Place à l’imagination créatrice

De nombreuses autres actions de mise en valeur de la langue et de la culture régionales sont accessibles aux communes et à leurs groupements :

  • formation des agents municipaux pour apprendre l’allemand ou le dialecte,
  • assurer un accueil en dialecte/allemand dans les services municipaux,
  • sensibilisation des commerces locaux et entreprises locales à la richesse de la langue régionale
  • mise en place d’un lieu emblématique un « Espace d’Alsace » proposant aux visiteurs des informations, débats, expositions, etc. sur le patrimoine régional
  • donner dans les dénominations publiques une meilleure place aux noms faisant référence au patrimoine et à l’histoire locale ou à la langue régionale

Pour toutes ces actions, il importe à chaque fois de les inclure dans un plan d’ensemble qui permette d’enrichir un patrimoine culturel destiné à tous les habitants et surtout de rétablir la transmission de la langue régionale aux nivelles générations.

Jean-Marie Woehrling

Président de Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle  – René Schickele Gesellschaft

Permanence de l’ostracisme anti-alsacien

Jean-Marie Woehrling, président de l’Institut du Droit Local et membre fondateur du CPA, dénonce les propos de certains responsables politiques qui instrumentalisent les actes visant la communauté juive pour présenter les Alsaciens comme obscurantistes et antisémites.

La littérature consistant à accuser la population alsacienne d’être antisémite et d’avoir des sympathies pour l’extrême-droite, voire d’avoir des collusions avec les mouvements néonazis correspond à un fil continu dans la presse parisienne alimentée par les médias locaux et soutenue par certains intellectuels alsaciens fidèles à la stratégie du dénigrement de leur propre camp pour être bien considérés par l’élite parisienne. Depuis 20 ans, le journal Le Monde publie régulièrement des articles stigmatisant une population alsacienne votant pour l’extrême-droite et noyautée par des courants  qui diffusent une « nostalgie suspecte ».  L’attachement à l’identité locale et le souhait du renforcement de l’autonomie régionale, considérés comme des courants sympathiques et positifs quant il s’agit d’autres régions, deviennent pour l’Alsace « repli identitaire » et sympathies germanophiles, donc protofaschistes. Selon ces amalgames inlassablement répétés, cette culture et ces traditions seraient depuis le Moyen-âge profondément antisémites sans que rien n’ait vraiment changé faute d’un aveu collectif et d’une épuration efficace. D’ailleurs, cette population n’aurait jamais fait son autocritique après sa cohabitation, présentée comme forcée mais de fait diligente, avec le régime nazi. Encore maintenant, elle cherche à disculper les siens qui ont combattu dans les unités SS. Le devoir de mémoire devrait la conduire à reconnaitre ses crimes collectifs, mais elle refuse d’examiner son histoire et se complait dans des aspirations antifrançaises (la défense de la langue allemande, la collaboration avec l’autre coté de la frontière, la critique des institutions françaises présentées comme jacobines, etc..).

On pourrait multiplier à l’envi les exemples de ce genre de condamnations. Elles étaient systématiques après la 2e guerre et sont arrivées à un paroxysme avec le procès d’Oradour. Mais encore dans une période récente, Robert Grossmann a accusé de pangermanisme les auteurs alsaciens les plus réputés (Weckmann, Finck, Winter). Le manifeste Identité et Liberté qui protestait contre l’amalgame fait dans la presse entre culture régionale et extrême droite a été qualifié, sans la moindre amorce de justification, d’antifrançais et d’antisémite. Le mouvement Unser Land peut multiplier les déclarations de solidarités avec les réfugiés, de sympathie avec la communauté juive, de volonté de construire une région pluraliste et démocratique, il est néanmoins qualifié de raciste et de xénophobe. Aujourd’hui, c’est toute une population qui est accusée de pratiquer l’omerta pour protéger les auteurs de tags antisémites, alors pourtant que la réprobation de ces tags est absolument unanime et d’une sincérité indiscutable. Dans le souci de profiter de la situation pour salir une Alsace qu’ils exècrent, des responsables politiques voire universitaires n’hésitent pas à tenter de monter la communauté juive contre le reste de la population alsacienne.

La permanence de cet ostracisme anti-alsacien remonte en fait au retour de l’Alsace et de la Lorraine à la France. Une bonne part de l’opinion française n’a jamais digéré que « ces Alsaciens pour la libération desquels des millions de Français sont morts dans les tranchés »,  se refusaient à devenir d’emblée des français comme les autres et continuaient à pratiquer leur langue allemande, à revendiquer un droit différent, à refuser la laïcité française, et même à demander une organisation régionale propre. Ces Alsaciens étaient décidément non seulement dépourvus de gratitude, mais des forcenés rétrogrades et pour un bon nombre des traitres vendu à l’ennemi, comme allait le prouver leur collaboration avec le régime hitlérien. Dans cette rancœur anti alsacienne, la palme est revenue à la gauche socialiste et nationaliste. Depuis Herriot jusqu’à Hollande son souci permanent  a été de nier la spécificité alsacienne ou du moins de la déconsidérer. Face à cette hostilité de fond, la plupart des élites alsaciennes ont choisi de rallier les élus qui choisissent de conspuer le peuple qui les a élus, de chercher des excuses comme Frédéric Hoffet, ou de réduire l’Alsace à des cartes postales comme Hansi. On les comprend : tous ceux qui n’ont pas eu cette attitude prudente ont été rejetés comme anti français, obscurantistes et revanchards. Aujourd’hui, ils seraient en plus antisémites…

Ces accusations fallacieuses visant à faire taire les revendications légitimes des Alsaciens quant à l’avenir de leur région sont profondément anti-démocratiques. Les Alsaciens, fidèles aux valeurs humanistes, ne doivent plus se laisser intimider par ces méthodes. Elles finiront alors par se retourner contre ceux qui les utilisent.

Non, il n’y a pas d’antisémitisme politique en Alsace !

Face aux insinuations concernant un soi-disant « antisémitisme alsacien » et aux tentatives récurrentes d’instrumentaliser des délits antisémites contre les revendications régionalistes, les messages suivants ont été présentés à la presse le 10 décembre dernier. Les DNA en ont d’ailleurs fait un excellent compte-rendu.

  • les profanations de cimetière sont des délits odieux qui doivent être sanctionnés sévèrement par la justice dès que les coupables seront arrêtés (sans mansuétude ni laxisme)
  • les commentaires associant l’Alsace ou les Alsaciens à ces faits commis par des individus sont inacceptables (culpabilité collective, ‘haine de soi’ anti-alsacienne, amalgame entre dialecte et nazisme, etc.)
  • le judaïsme fait partie intégrante du patrimoine culturel alsacien, et son statut juridique doit être respecté (comme celui des autres religions « reconnues »)
  • une politique d’enseignement de l’histoire et des langues régionales (y compris le yiddisch/judéo-alsacien) est la mieux à même de lutter contre la xénophobie, l’intolérance et l’antisémitisme
  • l’antisémitisme n’est pas « national » ou « régional », comme le prouve l’affaire Dreyfus (Juif alsacien…à la fois Allemand et Juif pour ses accusateurs), mais un phénomène qui ne connaît pas de frontières de pays ni de classe
  • il appartient à l’Etat, qui refuse tout transfert de compétence aux collectivités territoriales en matière pédagogique, d’inscrire dans les programmes scolaires l’héritage juif de l’Alsace (en partenariat avec la future CeA)
  • en cette période de Noël, les chrétiens savent les liens qui les unissent à la religion ‘aînée » et condamnent avec force les sentiments de haine contre ceux qui partagent la foi « originelle » de Jésus.       

Non, l’antisémitisme ne fait pas partie de l’identité politique et culturelle de l’Alsace. Notre projet pour l’Alsace vise à valoriser notre patrimoine sous toutes ses formes, y compris celui apporté par les religions qui coexistent pacifiquement sur nos terres. Et les élus du Grand Est qui instrumentalisent ces actes afin d’éteindre toute revendication alsacienne devraient avoir honte d’utiliser de telles méthodes.

Le sport, un enjeu pour l’Alsace

Tribune de Jacques Schleef publiée dans les DNA du 8/12/2019. L’auteur est secrétaire général du CPA, et ancien membre du conseil d’éthique de la LAFA (Ligue d’Alsace de Football).

Allez Elsàss ! La création de la Collectivité européenne d’Alsace ouvre la possibilité d’une organisation territoriale nouvelle pour les fédérations sportives des deux départements du Rhin. Il faut saisir cette chance pour doter le sport alsacien de structures renforçant son autonomie administrative et budgétaire, mais aussi d’un cadre politique adapté aux relations avec les collectivités publiques. Facteur d’identité culturelle et de cohésion sociale, le sport -qui rassemble des dizaines de milliers de pratiquants et de dirigeants bénévoles- est à l’image de la diversité et de l’ouverture de l’Alsace.

En raison de notre histoire et de notre ambition particulières, il faut plaider pour la seule solution permettant de mettre en place une « stratégie sportive » globale. Toutes les évaluations ont montré le formidable gâchis financier et humain du modèle hypercentralisé mis en place ; les sportifs tout comme les salariés des ligues commencent à en subir les effets pervers (hausse du prix de licences, licenciements et mobilité géographique forcée).

Une réflexion sur l’architecture du mouvement sportif est donc nécessaire, car les spécificités de chaque discipline (individuelle ou en équipe) et de son « terrain » (village ou agglomération, club ou salle privée) ne sont pas prises en compte correctement ; la fusion des instances départementales en une entité unifiée et sa sortie du « carcan » du Grand Est imposé en 2015 est une nécessité démocratique. Il y a 5 ans, l’Etat n’a pas laissé le choix au mouvement sportif – aujourd’hui, il peut et doit être le précurseur d’une Alsace nouvelle !

La CeA devra accompagner cette volonté, notamment en lui accordant les aides que le Grand Est refusera aux « sécessionnistes »; dès maintenant, les deux départements pourraient mettre en place un Comité de dialogue avec toutes les branches du sport (du tennis au football, en passant par l’escrime et le basket) pour relever ce défi. Rien ne serait pire que la dispersion, avec certains sports restant divisés en deux fédérations départementales, d’autres limitant leur regroupement à la CeA en restant dans la région et d’autres reprenant leur liberté. Il n’existe pas de sport « alsacien » au sens de la « pelote basque », mais nous avons néanmoins (grâce à la coopération transfrontalière, par exemple), un potentiel de développement spécifique.  

Afin que le sport en Alsace soit vraiment  l’expression de cette passion commune, c’est ce courage qu’il faut avoir pour bâtir des institutions méritant le nom « d’Alsace »… 

Torture des chiffres par le Grand Est : toujours et encore !

Selon les DNA du lundi 4 novembre 2019, la majorité régionale du Grand Est tiendrait sa revanche sur le rapport accablant de la Cour des Comptes qui pointait les surcouts liés à la fusion des régions. Dans quel sens ? « Car les « dépenses réelles de fonctionnement du Grand Est hors transport auraient baissé de 0,3% entre 2015 et 2018 ». C’est à partir de cette unique donnée tirée de l’IFRAP que Valérie Debord et Jean Rottner ont voulu  pour balayer les critiques.

 Voilà « la réalité des chiffres », s’est esclaffée la vice-présidente du Grand Est sur Twitter.

Par souci de précision, notons qu’il s’agit de la dépense réelle de fonctionnement par habitant, qui est passée de 293 euros en 2015 (avant fusion) à 292 euros en 2018, soit une baisse de 1 euro. On la trouve le tableau publié par l’IFRAP le 31 octobre 2019.

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A partir de ce seul chiffre, peut-on nier les surcouts de la fusion ?  Nous affirmons que non, pour les raisons suivantes :

  • La base de comparaison, entre l’année 2015 et l’année 2018, est fortement biaisée en ce qui concerne le Grand Est. En effet, la région Lorraine a été épinglée sévèrement pour de graves dérives des dépenses les années avant la fusion. Si elle avait été gérée correctement, la dépense aurait été plus faible en 2015 que les 293 euros qui servent de comparaison. La correction de ces dérives aurait dû amener à une baisse des dépenses. Le seul fait qu’elles stagnent est donc un mauvais résultat en soi.
  • Plutôt que de faire une comparaison sur une base biaisée, il vaut mieux comparer les dépenses entre les régions. Or, si on reprend le tableau de l’IFRAP, on constate que les dépenses de fonctionnement hors transport sont 263 euros en moyenne dans toutes les régions. Le Grand Est affiche, avec 292 euros, une dépense supérieure de 11% à la moyenne.
  • Pour évaluer la situation financière d’une collectivité, il ne faut pas se contenter d’un seul chiffre, mais d’un ensemble de données complémentaires pour avoir une vision claire. Si on prend les dépenses totales (incluant le transport), on constate une forte hausse des dépenses de fonctionnement. On voit bien qu’on ne peut pas se baser uniquement sur la dépense de fonctionnement pour juger de la situation, d’autant plus que cela ne dit rien sur l’utilité de la dépense.
  • Dans les dépenses de fonctionnement, il faut distinguer les dépenses d’intervention (services rendus à la population) et les charges à caractère général (couts de gestion de la collectivité). C’est au niveau des charges générales, qui constituent les « mauvaises dépenses », qu’on nous promettait des économies. Donc ce sont ces charges qu’il faut regarder en priorité. Le verdict est sans appel : ces charges sont en très forte hausse, comme le montre le graphique du rapport financier officiel de la région. On peut ajouter à cela les charges de personnel qui sont également en forte augmentation.

En conclusion, nous voyons que les élus de la majorité régionale persistent à nier l’évidence des surcouts causés par la fusion des régions guidés par leur seul souci de justifier leur politique néfaste pour les citoyens, qu’ils soient Alsaciens, Champardennais ou Lorrains. Utiliser un unique chiffre pour invalider les études indépendantes autrement plus sérieuses et rigoureuses est assez risible, surtout lorsque ce chiffre est construit sur une base biaisée. Nous comprenons bien que ces élus puissent avoir des intérêts particuliers à défendre difficilement compatibles avec la réalité des faits, et tentent de  les manipuler. Mais cette tentative de tromperie dépasse une nouvelle fois l’entendement.