Mois: septembre 2019

Urgence au Grand Est !

Le président du Grand Est Jean Rottner a annoncé reprendre à temps partiel ses activités professionnelles de médecin urgentiste à Mulhouse. S’il est tout à fait louable d’exercer une activité de médecin dans un service hospitalier en difficulté, on peut tout de même s’interroger sur les motivations d’un tel choix, surtout quand on exerce un mandat politique censé demander un investissement total. Même si Jean Rottner affirme qu’il essayera essentiellement de prendre cette charge sur son temps privé, son emploi du temps de président de conseil régional sera réaménagé pour être allégé.

Sans vouloir tirer sur l’ambulance, cette annonce inédite appelle tout de même les commentaires suivants :

  • Dorénavant la région sera dirigée à temps partiel, ce qui annonce le début de la campagne pour les élections de 2021 et la multiplication des querelles entre les ambitions et les rivalités qui déchirent déjà l’actuelle majorité régionale.
  • Comment ne pas interpréter l’annonce, à l’approche des élections, comme un coup de communication visant à redorer une image écornée par le retournement de veste sur la question de l’Alsace et du Grand Est ? Jean Rottner s’adresse ainsi spécialement aux Mulhousiens, peut-être dans le but de se positionner pour retrouver ses fonctions de maire de Mulhouse au printemps 2020. Ce qui au passage exigera l’éviction « douloureuse » de Michèle Lutz qui espérait bien conserver le poste.
  • Malgré ses affirmations, Jean Rottner est conscient que le Grand Est s’achemine irrémédiablement vers l’échec (notamment avec la création de la CeA) et souhaite donc préparer son avenir (au Sénat ?).

Après la démission de Philippe Richert, ce nouveau coup de théâtre montre l’instabilité fondamentale de la grande bureaucratie régionale. Le Grand Est est une région à laquelle personne ne croit, même si certains font semblant d’y croire. Une région que même les présidents ne veulent pas présider.

Quelle identité politique pour l’Alsace ?

Tribune de Jacques Schleef publiée dans l’Ami Hebdo du 22 septembre 2019.

Ces derniers temps, la question d’un « ethno-régionalisme » alsacien a donné lieu à des polémiques stériles au sujet de la légitimité d’une revendication  identitaire dans les deux départements du Rhin, à la suite de l’adoption de la loi créant (au 1er janvier 2021) la Collectivité européenne d’Alsace »(CeA). Certains arguments paraissent utilisés pour dénigrer ceux qui « osent » dorénavant afficher leurs convictions « pro-alsaciennes ». Ce climat de ‘guerre civile »  n’est pas acceptable dans une démocratie moderne et apaisée (comme la souhaite le président de la République). Dans la perspective des prochains scrutins, les Alsaciens devraient donc réfléchir ensemble, à la question de l’identité politique de l’Alsace (qu’elle porte le nom de CeA, de région ou toute autre terme).

L’Alsace d’aujourd’hui,  c’est une identité territoriale constitué du Haut- et du Bas-Rhin. Ces deux collectivités disparaîtront avec l’entrée en vigueur de la CeA ; il serait souhaitable pour des raisons de gestion et de cohésion que l’Etat fusionne aussi ses deux administrations afin de former un « département du Rhin » unifié. En outre, un découpage en « districts » et « communautés d’agglomération » éviterait une « hydrocéphalie » strasbourgeoise tout en respectant la diversité historique de l’Alsace. Ceci étant, la future CeA doit être « ouverte » sur le plan géographique. Si demain, le Territoire-de-Belfort (détaché du Haut-Rhin en 1871) ou d’autres entités voisines voulaient nous rejoindre, il faudrait les accueillir (dans des conditions à déterminer). Il ne s’agit pas d’encourager un « irrédentisme » mosellan, mais de montrer que l’Alsace n’a pas « peur » de ses amis lorrains.

L’Alsace d’aujourd’hui, c’est une identité économique largement tournée vers l’espace rhénan et -plus largement- l’Europe. Plusieurs défis doivent être relevés dans les prochaines années: le marché de l’emploi (impact de l’évolution démographique, formation et qualification professionnelle), l’attractivité pour les investisseurs locaux et étrangers (fiscalité et droit social), les infrastructures et l’énergie (fermeture de la centrale de Fessenheim, mise en place d’un péage pour les poids-lourds, amélioration des liaisons ferroviaires et « ferroutage » du fret en transit). Ces domaines requièrent une véritable stratégie pour la CeA, pour laquelle la contribution des acteurs privés est indispensable.

L’Alsace d’aujourd’hui, c’est une identité sociale composite. Si la société alsacienne était largement homogène jusque dans les années 60, l’immigration a largement modifié sa composition, avec l’arrivée importante de Français « de l’Intérieur » et de ressortissants européens et extra-européens. Déjà après la Guerre de Trente Ans, l’Alsace avait « absorbé » des immigrants venus repeupler ses villes et villages dévastés, dans un esprit de large tolérance religieuse. Actuellement, les différences sont souvent exacerbées et instrumentalisées au détriment de l’intégration. Pour que tous et chacun, sans distinction d’origine, puisse se sentir Elsasser, une action de pédagogie civique volontariste doit être menée en direction de ceux dont les ancêtres vivaient ailleurs. Un échec serait doublement dangereux: les Alsaciens « d’origine » pourraient se sentir « colonisés » (entraînant un vote de protestation extrémiste), tandis que  les « nouveaux »  leur reprocheraient une « exclusion communautariste » (dont les différents groupes s’accuseraient réciproquement).

L’Alsace d’aujourd’hui, c’est une identité juridique « en sursis » (partagée avec la Moselle). On sait que le Conseil constitutionnel a imposé une « abrogation rampante » du droit « local ». Aussi longtemps que le principe de différenciation ne sera pas reconnu, cette érosion insidieuse se poursuivra dans une large indifférence, la population veillant davantage à « ses » jours chômés (Saint-Etienne et Vendredi-Saint) qu’au respect du Code des communes. La reconnaissance d’un pouvoir normatif alsacien, serait conforme au principe de subsidiarité reconnu par l’Union européenne et le Conseil de l’Europe.

L’Alsace d’aujourd’hui, c’est une identité culturelle perturbée et menacée. La langue régionale (dans ses versions dialectale et littéraire) se meurt, et les efforts menés pour soutenir sa transmission aux nouvelles générations sont voués à l’échec sans soutien des familles, des entreprises, de la société et des pouvoirs publics. L’Etat « profond » (centraliste et jacobin) fait tout pour saboter les projets de réforme d’Emmanuel Macron. Sur le modèle de la Corse, il faut imposer l’apprentissage obligatoire de l’alsacien et de l’allemand à l’école dès la maternelle (d’autant plus que la scolarisation obligatoire monolingue à trois ans aura un impact désastreux sur la connaissance du dialecte chez les enfants). Sans « déclaration d’état d’urgence culturelle », la disparition (programmée en haut lieu) de ce patrimoine sera un désastre pour l’Alsace, qu’il s’agisse du tourisme, des échanges avec les pays germanophones et du « bonheur d’être Alsacien » de ses habitants. L’Alsace n’est pas une « Bretagne de l’Est » avec une langue régionale cantonnée au folklore commercial !

Demain les régionalistes de toute obédience seront appelés à s’unir pour réussir le pari de la CeA: ne comptons pas sur les mouvements politiques nationaux pour une telle ambition, mais mobilisons nos propres capacités à imaginer une « Alsace nouvelle ».

Jacques Schleef

secrétaire général du Club Perspectives Alsaciennes secrétaire général adjoint du Mouvement pour l’Alsace,