Mois: août 2021

« Désir d’Alsace » et sens de l’histoire

« Vous voulez savoir ce que désirent les Alsaciens ? Mais le savent-ils eux-mêmes ? La question me semble mal posée. Il ne s’agit pas de savoir ce que nous désirons, mais ce qu’il nous faudrait. »

Robert Heitz, Mon ami Hans, 1954

L’Alsace, une fois de plus, a voté grosso modo comme les autres régions françaises. Le taux d’abstention, que l’on peut interpréter partiellement comme un taux de protestation, n’y a guère été plus élevé qu’ailleurs dans l’Hexagone.

Nouvelle preuve, s’il en fallait encore une, que l’Alsace par ses orientations politiques, ses champs d’intérêt, ses réflexes, est bien tout à fait française, parfaitement apprivoisée et assimilée. Lors du match France-Allemagne de la coupe d’Europe, les fans clubs alsaciens ont vibré pour les Bleus. De même, lors du match avec la Suisse, jusqu’au dernier souffle. L’adhésion, le sentiment d’appartenance des Alsaciens à la France est une évidence sensible en toute occasion. Républicains et Patriotes divers seraient donc mal venus de les soupçonner de tendances séparatistes !

La souffrance du désir

Le « désir d’Alsace », qu’un préfet avait diagnostiqué, que les sondages détectent, est une souffrance (un « pathos », ein Leiden), pas une colère. Pour le moment, il paraît éteint et ne se manifeste plus dans la rue. Faible, « timide », selon un titre du journal L’Alsace (édition du 23 juin), il ne s’est pas exprimé politiquement dans les urnes, ni aux élections départementales ni aux régionales. Qu’est-ce que ce désir vraiment ? En tout cas, ce n’est pas l’installation de la CEA et les obscures, technocratiques, cabalistiques lois 4D, puis 3 DS, qui vont le combler. Le commun des citoyens n’y comprend rien et n’en croit rien.

On ne l’a pas dit assez nettement. L’abstention massive, culminant à 84% chez les 18-24 ans, sanctionne (punit) un échec global de la politique de décentralisation, une politique de gribouille, de gribouillis, pas seulement par « chez nous, dans le Grand-Est, mais sur l’ensemble du territoire national. Tout serait à refonder. La France ne veut pas et ne peut pas.

Elle ne peut pas. 4 D voulait dire en mai : Différenciation, Décentralisation, Déconcentration, Décomplexification. En juin, les législateurs à la besogne ont remplacé ce dernier D (quasiment un néologisme) par un S : Simplification, et accouché de la 3 DS. La « simplification » est la cerise sur le gâteau (beaucoup de crème, genre Forêt-Noire). Explicitement, la loi portera « diverses mesures de simplification de l’action publique » (sic). Comment prendre de tels intitulés au sérieux ? Comment ne pas éclater de rire ? Qui ne voit ici clairement qu’à force de bricoler et de ne pas y aller d’une réforme franche, on obtient le contraire ? On complique à l’extrême, en y perdant son… français ! La ministre de la Cohésion des territoires reconnaît elle-même, à voix basse : « Ce n’est pas une grande loi de décentralisation ».

Le gouvernement (la France) ne comprend par « décentralisation » rien de plus qu’un effort de « déconcentration ». Les deux termes sont bêtement redondants. Mais 4 D ou 3 D impressionne plus que 2 D ! Pure affaire de rhétorique. Le mot qu’on veut éviter à tout prix est « Régionalisation ». Car il suggérerait que le mouvement de la réforme, l’action politique, partirait d’en bas, de la base, des régions elles-mêmes qui auraient en personne l’initiative de déterminer et de réclamer les différences qu’elles veulent. Or, une telle pratique démocratique est exclue par « l’idéologie française » imprimée dans les structures administratives en place et les habitudes mentales de la classe politique qui se bouscule aux manettes.

Dans ces conditions, une référence elle-même idéologique au girondisme, opposé au jacobinisme dominant – « Je me définis comme un élu centriste et girondin » -, n’est pas crédible.

Au son du pipeau

Des députés et sénateurs ont eu l’idée de créer des « fonds souverains régionaux », qui seraient alimentés par l’épargne des Français et serviraient à financer des opérations d’investissement local. « Souverain » est en l’occurrence un mot chantant, qui épate et détourne l’attention des solutions simples : reconnaître aux régions une vraie autonomie financière, le pouvoir de lever des impôts spéciaux en fonction de besoins spécifiques.

Tous les présidents de région veulent (désirent) naturellement conserver leur territoire et plus de pouvoirs. Ils comparent leurs moyens avec ceux de leurs homologues dans les pays voisins et évoquent les « régions à l’Allemande » (L’Alsace, 9 juillet), sachant qu’en France, bien sûr, c’est impossible.

Pas d’impatience surtout, pas de passion : « Il faut laisser la CEA s’installer et mûrir ». Qu’elle commence par fonctionner et faire ses preuves. Ensuite ? Ses compétences resteront soigneusement encadrées et limitées. Pas plus que d’autres collectivités elle ne pourra transférer, « se voir transférer » (forme passive), de compétences législatives, ni régaliennes évidemment ni même régionales. La ministre de la cohésion a mis les points sur les i et enfoncé le clou. « Les élus locaux ne l’ont d’ailleurs pas demandé. » C’est vrai, ça. Ils sont si timides, ils ont si bien intériorisé les interdits qu’ils n’ont même pas osé y penser. Leur renoncement anticipé paraît définitif, leur absence d’imagination créatrice entière et entérinée.

L’installation des quinze vice-présidents par la première nouvelle assemblée le 1er juillet en a donné une illustration désespérante. La CEA, c’est en principe une Alsace une, et sinon indivisible, du moins plus divisée en deux départements concurrents. Et qu’est-ce qu’on établit ? Sept territoires. Des territoires aussi flous que Nord- Sud- Ouest- Centre-Alsace, plus les territoires des trois villes, l’Euro-métropole de Strasbourg, l’Agglo de Mulhouse et Colmar. Ces trois territoires urbains et suburbains n’ont-ils pas déjà, chacun, leur maire et x vice-présidents ? Hop, on en remet une feuille (avec portefeuille). Non seulement la politique nationale dite de différenciation multiplie à l’envi les territoires factices, sans respecter les anciennes régions historiques, mais ces régions et même les départements sont poussés en interne à procéder de la même façon.

Le 1er vice-président du conseil de la CEA est chargé du territoire Centre et de « l’Equité territoriale ». Mais qu’est-ce que cela signifie ? C’est calqué, on dirait, sur « Cohésion du territoire ». Et tous ces vice-président(e)s ! Une dénomination tout à fait artificielle. Parce que la loi ne tolère pas de « ministres » à ce niveau des « Conseils », qui en aucun cas ne sont des « Assemblées ». Alors, cela ressemble fort à rien d’autre qu’à une distribution politiquement (partisanement) dosée de postes, donc de prébendes (au sens strict), comme dans un système féodal.

Certains citoyens idéalistes, ayant l’Alsace – et l’alsacien – à cœur, attendaient que le premier ou le second vice-président soit en charge de l’enseignement bilingue et de la culture régionale, qu’il ait des pouvoirs affirmés pour organiser et garantir la formation des enseignants dont la Collectivité a besoin, pour concevoir, construire et ouvrir quelque chose comme une indispensable Ecole Normale Régionale, à dimension rhénane, car il faudra bien faire appel aux ressources linguistiques de nos voisins – et ne cultivons-nous pas en discours la coopération transfrontalière ?

Mais où se trouve donc, dans l’organigramme, le poste Bilinguisme ? C’est la 13e vice-présidence, la 13e roue du bringuebalant carrosse, et encore pas la roue entière, un quart de roue. Car elle est composée de quatre pièces : Jeunesse, Sport, Réussite éducative et, la dernière, Bilinguisme. Quelle politique linguistique peut-on attendre de là ? Remarquez « Réussite éducative » qui précède, qui doit être une cause indiscutable et ne veut rien dire ici de concret. Encore un de ces mots de réclame, de pure comm. On nous rappellera sèchement que rien de l’enseignement, de son contenu, de ses programmes, ne saurait relever d’autre chose que de l’Education nationale.

La ligne de mire autonomiste

Qu’est-ce qui, de la CEA telle qu’elle est partie et telle qu’elle s’exprime, peut répondre maintenant au « désir d’Alsace » et le calmer ? Que lui sera-t-il permis ? Par exemple de gérer 6 400 km de routes et leurs infrastructures. La belle affaire ! Les routes nationales ont toujours été bien entretenues en Alsace. Que ce soit un service assuré directement par des organismes de l’Etat central ou par le département, la différence n’est pas capitale ! La CEA jouira de quelques compétences dans le domaine social : de la petite enfance au grand âge. Rien de plus qu’une déconcentration managériale de services qu’une société civilisée a de toutes les façons possibles le devoir d’assurer.

Qu’est-ce que les Alsaciens consultés désirent vraiment ? « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir » (disait Platon) ! On désire être libre de devenir ce qu’on est – et plus, de devenir ce qu’on estime avoir le droit d’être, de par le passé, de par son identité. Cela suppose la jouissance de libertés précises que l’on définira et construira soi-même avec autrui, selon des accords négociés dans un cadre commun. Le président-roi Jean a beau tonner : « On ne refera pas le match, on ne reviendra pas en arrière, aux anciennes petites régions… » Non, mais on n’aura de cesse de rebondir et de continuer à lutter pour arriver à des formes d’autonomie. Car la finalité d’une autonomie dans le cadre de la nation française, certes, et celle-ci dans le cadre de l’union européenne, certes, est programmée par l’histoire, programmée par le progrès démocratique.

Le combat moderne pour l’autonomie donc, qui n’implique nullement une séparation et l’indépendance, ça va de soi, a commencé en Alsace sous le second Empire allemand, dès 1874, en protestation contre « l’Annexion ». L’aboutissement de la fronde autonomiste continue, obstinée, sera la Constitution de 1911, avec un gouvernement régional et un parlement (le Landtag). Trois ans après, la guerre entraîne une dictature militaire. En vain, des Alsaciens et Mosellans chercheront-ils ensuite à conserver et à adapter, dans le cadre de la république française, les droits et les libertés politiques chèrement acquis sous la domination allemande. « L’Alsace n’existe plus. » La République ne connaît que des départements. Le besoin d’une organisation régionale ne cesse pourtant de travailler le corps politique et social de la nation. Il faudra attendre longtemps. Ce n’est qu’en 1982, sous le premier gouvernement socialiste de la Ve République, que les lois Defferre feront émerger l’Alsace comme une région historique avec un Conseil élu au suffrage universel. Ses pouvoirs étaient bien limités, mais ce ne devait être qu’une première étape sur le chemin d’une régionalisation tendant progressivement vers des formes contrôlées d’autonomie (quelque peu à l’allemande).

La loi du 25 novembre 2014, qui absorbe l’Alsace dans une méga-région, qui sera appelée Grand-Est, n’est pas sous couvert de modernisation une avancée ; elle va contre le sens de l’histoire ; c’est une régression démocratique, une forfaiture politique qui ne s’oublie pas. Elle a éveillé un « désir d’Alsace » qui, bien compris, ne peut viser maintenant qu’une autonomie positive. Le désir d’Alsace épouse le sens de l’histoire. C’est dans ce sens qu’il nous faut continuer à… ramer, à diriger notre… nef.

Jean-Paul Sorg