Philosophie et démocratie

Compliqué comme une corrida !

Une fois n’est pas coutume, le CPA publie un point de vue sur la situation en Catalogne, qui pourrait avoir des conséquences sur d’autres régions européennes. Que penser de la tentative de référendum en Catalogne qui se tient aujourd’hui ?

catalogneLe jeu politique en Catalogne est compliquée comme une corrida : planter une banderille ne signifie pas qu’on va sacrifier soi-même le ‘toro bravo’ et le public peut toujours gracier le « fauve »… Du reste  les courses de taureaux sont interdites depuis 2010 dans la province.

Entendons-nous d’abord sur les mots :

  • La Catalogne (comme le Pays Basque, par exemple) bénéficie d’un statut d’autonomie, dans le cadre de la Constitution du Royaume d’Espagne de 1976 ; un projet de réforme a en effet échoué en 2010, mais les compétences des régions espagnoles sont largement supérieures à celles de leurs « cousines » françaises.
  • Ensuite, les nationalistes catalans réclament (comme leurs amis d’Ecosse) l’indépendance ; il est vrai que cette affirmation est surtout « tactique », l’idée étant de faire évoluer la monarchie espagnole vers le fédéralisme (suivant le modèle de la Belgique) ; les questions budgétaires et fiscales semblent bloquer ce processus.
  • dès lors, la situation est d’autant plus dangereuse que personne ne veut « perdre la face » (« l’Espagnol est fier ») ; eu égard aux autres projets de réforme institutionnelle, le référendum du 1er octobre (s’il a lieu) ne résoudra rien, car c’est l’ensemble du système qu’il faut repenser (en accordant des attributs de souveraineté à la Catalogne, comme la personnalité internationale dans les organisations culturelles et sportives).

Plusieurs dangers se profilent :

  • si la confrontation entre Madrid et Barcelone devait prendre un tour violent (émeutes, etc.) le retour à la table de négociation deviendrait encore plus difficile ; l’Europe, qui ne s’est jamais occupée de la crise en Irlande du Nord sous Margaret Thatcher, ne « bougera » sans doute pas.
  • si la Catalogne devient effectivement pleinement indépendante, l’Ecosse suivra le même chemin (et d’autres régions, comme la Lombardie, pourraient être tentées), il en irait de même du Pays Basque.
  • pour la France, ces nouveaux Etats seraient des partenaires compliqués, en raison des « irrédentismes » potentiels du côté de Perpignan et de Biarritz ; une querelle supplémentaire dans le débat qui se poserait aussi au sujet de leur entrée dans l’Union européenne (que la Castille pourrait empêcher par représailles).

En comparaison, la défusion du Grand Est paraît une sinécure…

Point de vue paru dans les DNA le 30 septembre 2017.

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Conférence de Pierre Kretz à Haguenau : « L’Alsace n’existe plus »

kretzPierre Kretz, ancien avocat, essayiste et metteur en scène présentera son dernier ouvrage « l’Alsace n’existe plus » dans lequel il est question de la « faillite du système démocratique français… et des méfaits et absurdités du Grand Est ».

Date : lundi le 13 mars 2017 à 20 heures

Lieu : amphithéâtre de l’I.U.T. de HAGUENAU (30 rue du maire Traband)

Affiche de la Conférence de Haguenau (pdf)

L’Alsace disparaît des livres scolaires, et bien plus encore !

Club Perspectives Alsaciennes, le 6 février 2017.

histoiregeo-hachetteSelon les DNA de ce jour, la nouvelle édition du manuel scolaire d’histoire-géographie de Hachette fait disparaître l’Alsace des cartes. La carte des nouvelles régions administratives (page 240) ne fait désormais plus mention de l’Alsace, ce qui était prévisible. Mais l’Alsace disparaît également de la carte des reliefs du pays (page 241), qui mentionne pourtant encore les Vosges et la Lorraine.

A long terme, cette tendance est dangereuse. Déjà aujourd’hui, les jeunes qui sortent du lycée ont une très mauvaise connaissance de la géographie et de l’histoire de l’Alsace, c’est à dire sa dimension rhénane, au contact direct de l’Allemagne et de la Suisse. De nombreux jeunes alsaciens ne savent même pas ce que signifie le terme  »Pays de Bade », leur connaissance du voisinage de l’Alsace se limitant souvent à Europapark. Ceci est la conséquence de l’inadéquation totale des programmes scolaires pour l’Alsace.

L’effacement de l’Alsace des programmes scolaires résonne avec d’autres mesures prises par la région Grand Est. Depuis le 1 janvier 2017, les plaques d’immatriculation sont estampillées Grand Est, les annonces dans les trains TER ont substitué le terme Alsace par Grand Est. Les exemples de ce remplacement sont déjà nombreux.

A long terme, l’effacement de l’Alsace programmée par le Grand Est est dangereux. Contrairement à ceux qui disaient qu’il s’agissait d’une réforme purement administrative, qui ne changerait rien à l’identité et au quotidien des gens, il s’agit bien d’une tentative d’imposer une nouvelle identité. Pour 2017, le Grand Est souhaite  »donner corps à une politique mémorielle qui puisse s’appliquer sur l’ensemble du territoire régional », à travers un Comité d’Histoire Régionale du Grand Est (rapport 16SP-3225 de la Commission Culture du Grand Est).

En créant de toute pièce une histoire régionale Grand Est, c’est bien une nouvelle identité GrandEstienne qu’on tentera de nous imposer. En effaçant l’Alsace partout où c’est possible, petit à petit, le Grand Est affaiblira l’identité alsacienne, pour la substituer par une identité factice imposée d’en haut.

Nous refusons cette tentative d’usurpation d’identité. Face à ce danger, nous considérons que l’avenir de l’Alsace passe obligatoirement par une sortie du Grand Est. C’est également une condition nécessaire à tout projet ambitieux pour la nouvelle collectivité territoriale envisagée par les conseils départementaux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin.

 

 

Du Grand Est à l’Alsace : nous ne reviendrons pas en arrière, nous bondirons en avant

par Jean-Paul Sorg, philosophe. (article publié dans l’Ami Hebdo du 15 janvier 2017).

jpsorgNous l’aurons entendu plusieurs fois, lors des vœux de Nouvel An et pour le 1er anniversaire, le 4 janvier, de l’institution de la grande région baptisée « Grand Est », et nous l’entendrons encore souvent, à chaque occasion : « On ne reviendra pas en arrière ». C’est dit comme une évidence, énoncé comme une maxime de sagesse, présenté comme la loi d’un irréversible progrès en marche. Ne nous laissons pas impressionner. Ce propos idéologique, dont l’auteur confond son désir de puissance avec la réalité des choses, il importe de le démonter philosophiquement et par là même de préparer les esprits et les volontés à un souhaitable, possible et nécessaire « démontage » du conglomérat Grand Est. En jeu, la démocratie et une vision de l’histoire.

Cela m’avait frappé dès les débuts, dès que la loi de la nouvelle réforme territoriale fut votée, le 25 novembre 2014, dès la messe parlementaire dite, l’agilité avec laquelle tout à coup la plupart de « nos » acteurs politiques et économiques se sont rapidement adaptés, alignés et mis sur le rang pour appliquer les directives, jouer le jeu, s’organiser pour emporter les élections et conquérir du pouvoir dans le nouvel espace politique qui s’ouvrait (s’offrait) à eux.

L’insidieuse pensée unique

Des membres des partis de l’oppositions pourtant, LR-UDI-Modem, adversaires résolus, en principe, des socialistes qui, seuls, avaient subitement conçu et réussi à imposer, à peu de voix près, une calamiteuse réforme territoriale que personne ne demandait. Les chefs de l’opposition avaient eux-mêmes, souvenez-vous, dénoncé et combattu le projet, encadrant ou récupérant des manifestations anti-fusion et lançant des pétitions, mais une fois la loi votée, pfft ! plus de protestations. Soumission, résignation ? Légalisme, disent-ils. Républicanisme.

Étrange revirement tout de même, dans sa promptitude. Car on a connu, sur d’autres sujets, des opposants plus coriaces, irréductibles, jurant de continuer le combat jusqu’à leur victoire, qui est victoire du droit, et promettant de revenir alors, justement, sur une loi et une politique que leur conscience, leurs principes, leur sensibilité condamnent. On n’a pas entendu « nos » ténors de l’opposition dire de telles choses qui leur auraient valu de l’estime.

On ne pouvait attendre de leur part une franche insoumission, mais au moins un retrait, une prise de distance et la décence de ne pas contribuer activement à la mise en place de dispositifs institutionnels dont ils venaient de dénoncer l’ineptie. On a observé le contraire. Opportunisme, trahison ? Ou sens de l’État ? Pourquoi, alors qu’ils appartenaient toujours à

l’opposition sur le plan national, ce zèle soudain, cet empressement à appliquer une politique qu’ils avaient combattue, en paroles, pendant des mois ? Comment l’expliquer ?

Il y a une explication première, primitive, qui vient tout de suite à l’esprit et s’exprime en privé. « Ils » vont à la soupe. « Ils » ne pensent qu’à leur pouvoir, leur place, leur rang, et à ce qu’ils peuvent gagner. Cette explication psychologique commune n’est pas entièrement impertinente et ne saurait être écartée d’un revers de plume ! Les hommes politiques et autres sont ambitieux, accros à leur carrière, et ne résistent guère aux tentations du mal, c’est assez naturel.

Mais j’avancerais, pour le cas qui nous occupe, une raison plus profonde. Il manque à cette génération des quinquagénaires et jeunes sexagénaires qui tient actuellement les leviers du pouvoir (politique comme économique) une solide conscience historique et humaniste. Elle a été, cette génération, et les suivantes le sont encore plus, déculturée, particulièrement en Alsace. Elle a appris et assimilé : « Nos ancêtres les Gaulois ». Son intelligence et sa sensibilité n’ont pas été formées sur la base d’un véritable enseignement, méthodique, soutenu, de l’histoire régionale et de la littérature régionale dans ses trois modes d’expression et son ouverture européenne. Nous payons les effets d’une déculturation qui a été programmée, sans peut-être que ses responsables aient su clairement ce qu’ils faisaient, car « une culture régionale » n’était pour eux qu’une culture subalterne, de l’ordre du folklore, sans résonance affective et citoyenne. Dénués de conscience régionale, ignorant l’histoire des sentiments, esprits froids et purement calculateurs, ils n’avaient rien à objecter de fondamental à un programme étatique d’expansion, qui pour eux signifiait rationalisation et modernisation ; ils n’avaient aucune conviction intérieure, aucune force morale, pour se soustraire à l’attrait du grand, du plus grand, donc du plus puissant.

En filigrane une certaine idée de la France, une « grande nation » qui ne saurait se satisfaire d’avoir de petites régions ! Nos voisins ont de plus grandes ! En fait, non, c’est très inégal.

Le discret pouvoir des bureaux

Toutes les têtes politiques locales n’ont pas été formatées ainsi, par l’ENA ou d’autres grandes Écoles de management et communication, mais les directeurs de cabinet, secrétaires, rédacteurs, experts, conseillers, qui les entourent et les circonscrivent, le sont. Et ils pèsent dans les manières et les mesures politiques bien plus qu’on n’imagine. C’est cette classe administrative, moulée par les écoles, fermée comme une caste, énorme impalpable bureaucratie, qui détermine et bétonne les politiques. On reproche au président de tout décider avec son directeur général des services et son directeur de cabinet. « Ce n’est pas entièrement faux », ironise-t-il.

Pour tout ce monde supérieur, dont le métier est de manager, que ce soit une entreprise ou un service administratif ou une collectivité, un accroissement de taille apparaît toujours désirable et positif. Un plus est toujours, a priori, un progrès. Ou le progrès, c’est toujours du plus. Pas facile de briser cette équation, car nous sommes ainsi faits et conditionnés que tout progrès, sous l’aspect d’un agrandissement ou d’une expansion, nous semble irréversible. « On ne reviendra pas en arrière » signifie « on n’arrête pas le progrès », n’est-ce pas. Ce serait le destin, le sens même de l’histoire humaine, d’avancer vers des unités de plus en plus grandes jusqu’à n’en constituer plus qu’une, la société mondiale, le « village-monde » ! Ceux qui voudraient demeurer dans les limites d’un petit pays et y exercer leurs droits de citoyen font figure de réactionnaires ou de conservateurs. Attention, le mot « repli identitaire » va tomber et les faucher.

L’illusion, la tromperie, c’est de faire prendre n’importe quel progrès quantitatif, en taille ou en surface, pour un progrès tout court ou un progrès en qualité. Or, le Grand Est, si bien nommé, ne permet de par sa configuration ni de réels progrès économiques ni des progrès démocratiques. Au contraire, il les empêche, comme nous le savions d’avance et comme la pratique le vérifie. Plus un organisme collectif est grand, plus il a besoin de bureaucratie pour son fonctionnement et la communication (qui autrefois s’appelait « propagande »). C’est forcément un effet de la distance accrue entre « le pouvoir » (les bureaux, les agences) et les citoyens, entre les élus et les électeurs. Inévitablement, comme le dit un homme de terrain, le conseiller départemental du Haut-Rhin Michel Habig, « on perd beaucoup en proximité, et la proximité est essentielle dans l’exercice des responsabilités publiques » (Ami-Hebdo, 30 octobre 2016). Et encore, « avec cette grande région les gens ne comprennent plus », ne connaissent plus ceux qui sont censés les représenter. Perte en représentativité, en lisibilité, en intelligibilité ! « Langueurs administratives » et processus de décisions politiques opaques. La crise démocratique que nous vivons à tous les niveaux, dans la Ve République, est principalement une crise de représentativité, que toutes les dernières réformes et découpes électorales ne font qu’aggraver.

Pour remédier à l’éloignement des services, le président mise sur les agences territoriales. « Il en existe déjà presque partout. » Il annonce néanmoins la création de nouvelles, une douzaine. Fuite en avant. Cela revient encore, dans une même logique administrative, à multiplier les guichets et renforcer la bureaucratie. Ouvrir une agence, c’est créer une

structure bureaucratique de plus, ce n’est pas donner la parole aux citoyens et améliorer les relations démocratiques.

La partie n’est pas finie

Dans une telle situation de déficit politique général, c’est une forme de mépris, c’est un déni de démocratie, que de déclarer, sans y être autorisé, qu’« il n’y aura pas de retour en arrière institutionnel ». De faire comme si une telle déclaration avait valeur de décision. Le président prétend « nous » mettre en garde.

Vrai. Le « retour à l’Alsace » ne sera pas un repli et un retour à l’état institutionnel antérieur, à un Conseil régional faible et pusillanime, tel que nous l’avons connu, aux compétences réduites et en absurde compétition avec les conseils départementaux. Les citoyens d’Alsace qui résistent veulent autre chose et ils inventeront. En sortant du « Grand Est », ils ne reviendront pas en arrière, au passé, non, ils bondiront en avant.

(à suivre)

Jean-Paul Sorg

Résister au retour du nationalisme

jean-marie-woehrlingLe CPA présente ses meilleurs vœux à tous les Alsaciens pour 2017. A cette occasion, nous réitérons celui qui nous est le plus cher, retrouver notre région Alsace. Nous débutons cette nouvelle année riche en perspectives par ce texte de Jean-Marie Woehrling, qui nous invite à résister aux sirènes du nationalisme.

Durant toute l’année 2016, nous avons assisté à une montée des nationalismes, dont le Brexit, les élections américaines, les primaires françaises et le referendum italien constituent des illustrations. Ce sont des réponses inadéquates à des questions justifiées. La globalisation, avec ses délocalisations industrielles, ses flux de populations, la paupérisation des classes moyennes, une bulle financière incontrôlable, la montée des déséquilibres climatiques, la croissance des risques terroristes, etc. incitent les populations à rechercher une protection.

Mais c’est bien vainement qu’elles pensent la trouver dans les recettes anciennes, les bons vieux « Etats-Nations ». Déjà peu convaincante pour une grande puissance comme les Etats-Unis, une telle stratégie est évidemment irréaliste pour un petit pays comme le nôtre. Les Alsaciens savent que ce serait une catastrophe si l’Alsace redevenait une sorte de glacis entouré de frontières. Le repli national est une chimère. Cela ne veut pas dire que rien n’est faisable au niveau de notre Etat : au contraire, la remise en ordre de celui-ci ne viendra pas de l’extérieur. A cet égard, nous avons du pain sur la planche. A commencer par remettre en cause un modèle qui confie à une seule personne, le Président de la République, le soin de sauver le pays à coup de décisions élyséennes. Il faut aussi sortir d’une bipolarisation qui conduit chaque camp à bloquer l’autre. La régionalisation est à reconstruire après la recentralisation des dernières années.

Quant à nous, nous restons fidèles au principe de subsidiarité : Le niveau européen pour relever les défis communs à notre continent, le niveau étatique pour les questions de solidarité nationale et le niveau régional/local pour tout ce qui peut se résoudre à ce niveau, c’est-à-dire la plupart des services publics et la vie de tous les jours. Pour notre territoire alsacien privé de représentation institutionnelle, nous sommes loin du compte en ce qui concerne l’attribution des compétences légitimes et le mouvement de nationalisme régressif qui tend à s’emparer de notre pays ne va pas améliorer la situation. Aux Alsaciens de sortir de leur léthargie et faire prévaloir durant les campagnes électorales à venir la prise en compte de leur personnalité régionale.

Sur le grand chantier de la Grande Région : les démolitions avant les constructions

par Jean-Paul Sorg, philosophe. Article publié dans l’Ami Hebdo du 18 septembre 2016.jpsorg

On n’imaginait pas toutes les conséquences directes, immédiatement destructrices, qu’entraînerait l’organisation administrative du territoire Grand Est. On savait que l’Alsace sera désormais privée, jusqu’à nouvel ordre, nouvelle République, d’un organe politique propre, d’un Conseil au moins avec ses représentants élus au suffrage universel. On était dans le chagrin d’une perte et d’une régression, mais on ne prévoyait pas le travail de démolition, de déconstruction, qui allait être entrepris sans tarder, avec une hâte et une sorte de rage administrative dont les citoyens candides (que nous sommes restés) ne peuvent que s’étonner.

Même le foot !

L’exemple de la démolition la plus inattendue, la plus brutale, qui ne semble répondre à aucune nécessité, est celui de la Ligue d’Alsace de Football Association (LAFA). Une institution vénérable, cette Ligue, dont le parcours épouse les lignes brisées de l’histoire de la région. Fondée en janvier 1919 à Sélestat, comme organe fédéral dépendant de la Fédération française de football. Auparavant, dans le Reichsland, les clubs alsaciens étaient affiliés au Süddeutscher Fussball-Verband. En 1940, dans une Alsace annexée par les nazis, la LAFA est aussitôt dissoute et les clubs alsaciens incorporés de force dans la Fédération des sports nationale-socialiste. À la Libération, ils retrouveront leur souveraineté et dès le 22 juillet 1945 reconstitueront la Ligue. Donc, trois changements de nationalité et d’appartenance fédérale le long du XXe siècle, et au bout un retour heureux à la normale, à la France.

Or, voilà que, chose incroyable, scandaleuse, la Ligue d’Alsace de football est sommée de se saborder comme telle, comme « alsacienne », et de fusionner avec ses homologues de Lorraine et de Champagne-Ardenne au sein d’une super-ligue du Grand Est. Elle a jusqu’au 31 mars 2017 pour réaliser sa disparition annoncée.

Pourquoi ? C’est logique. « L’Alsace n’existe plus ». Les statuts prévoient une ligue par région, et pas deux, à l’intérieur de la Fédération nationale. C’est arithmétique et c’est aussi, par derrière, psychologique. On cherche, instinctivement et cyniquement, à créer dans le monde du sport un chauvinisme régional, tremplin du chauvinisme national. On attend que les footballeurs et leur supporters vibrent, demain, pour les équipes du Grand Est et que la population dans son ensemble adhère à la nouvelle entité. Dernier slogan en cours : « L’avenir ensemble ».

À ce territoire hétéroclite, qui n’est pas une région, qui n’est pas vécu et perçu comme une région, il manque une « âme », il manque de devenir un objet de fierté et d’amour. C’est une caractéristique (un vice !) de l’esprit français, cartésien et jacobin, que de… placer la charrue avant les bœufs, que de penser que l’État précède la nation, que la nation procède de l’État, que l’État, par sa seule machine administrative et communicative, doit être capable de construire une nation et d’y insuffler un sentiment patriotique – ou en l’occurrence s’agissant de nouvelles régions découpées, comme jadis de nouvelles colonies, d’y faire naître un sentiment d’appartenance, de reconnaissance, d’identité régionale, mais mineur toutefois et subordonné à la capitale identité nationale.

Et ce n’est pas une identité graphique par le logo nouveau Grand-Est, à la symbolique laborieuse, les trois barres égales du « E » devant symboliser l’union des trois ex-régions, qui va changer les données et nous « rendre heureux », comme le voudrait le directeur général des services.

Les architectes de même

Malaise persistant garanti. C’est parce que la classe politique française, moulée par les partis et des écoles comme l’ENA, ne comprend pas que la volonté politique ne peut, sur la durée, forcer la nature sociale – la culture – des peuples et la façonner, qu’elle s’acharne aujourd’hui avec tant de rigueur, tant de raideur, à faire table rase des organismes et structures depuis longtemps installés pour les remplacer hâtivement par de nouvelles organisations « grand-régionales » (sic). Mise au pas – mise à dimension – des chambres de métiers, pour que « la grande Région de l’artisanat » se fasse, des chambres de commerce et d’industrie, des chambres d’agriculture, pour disposer ensemble au salon de Paris d’un stand de prestige commun aux Alsaciens, Lorrains et Champardennais. Les architectes, de même, sont poussés à dessiner un nouveau plan de leur Ordre pour le Grand Est, car la loi impose d’avoir un ordre, et pas trois, par nouvelle région dès 2017. Le périmètre du Grand Est-il pertinent du point de vue des architectes ? Pas du tout, mais on s’aligne, il faut faire avec.

C’est bien ce qui est navrant : cette docilité ou, si l’on préfère dire, ce réalisme spontané, ce grand sens citoyen de la responsabilité qui plie, sans résistance, devant des lois dont on affirme pourtant, et publiquement, qu’elles ne sont pas sensées et qu’elles n’amélioreront en

rien le fonctionnement et les prestations. La culture de l’objection de conscience est au point zéro en France. » Que voulez-vous ! Ou on construit, ou on fait des marches avant-arrière… », « Que voulez-vous ! La réforme est votée, la dynamique est désormais lancée, le chantier ouvert, alors autant y travailler pour faire au mieux et ne pas subir des effets négatifs… ».

Pour beaucoup, c’est même excitant, ce challenge qui fait d’eux, estiment-ils, des bâtisseurs. Il y a une part de sportivité, de virilité, dans le psychisme de ces hauts fonctionnaires et conquérants politiques. On ne se dégonfle pas, on y va ! Résultat de toute une éducation qui depuis des lustres, dans les écoles, sur les stades et sur les écrans, valorise l’esprit de compétition et minore l’esprit humaniste chrétien rhénan de compréhension et de coopération.

Les écrivains aussi

Si les organisations en quelque sorte institutionnelles, consubstantielles à la région, comme la Ligue de football, semble-t-il, les chambres économiques et l’ordre des architectes, sont sommées de se dissoudre pour mieux se reconstituer en se redimensionnant, il y a des associations de moindre importance, certes, qu’on laisse tranquilles, mais qui se trouvent maintenant comme devant un vide, sans interlocuteur, sans répondant politique, sans bureau où toquer. Que d’élans soudain brisés, que d’idées coupées, de projets qui avortent ! Les associations avaient des repères et des contacts dans l’administration de « l’ancienne » région ; ils n’en ont plus.

Le 18 juin dernier, l’association Littér’Al, qui regroupe des écrivains de toute sorte et de belle jeunesse, avait tenu sa troisième assemblée générale dans les locaux de l’Évasion à Sélestat. Réflexions pessimistes du président, Pierre Kretz, sur les conditions de développement et même de survie. On devra en tout cas renoncer cette année aux Journées de Folies Littéraires qui étaient programmées pour octobre, faute de soutien des collectivités et suite au silence de la Région nouvelle.

Il y a deux ans et demi, mars 2014, l’association avait été fondée dans une salle de la Région Alsace, avec la bénédiction de l’autorité culturelle représentée. Beaux discours. Applaudissements. Soutien promis. Lancement de plusieurs initiatives. Intervention dans les Bibliothèques. Présence dans les Salons du Livre. Publication d’un Annuaire des auteurs.

Juin 2015, deuxième AG, encore dans les locaux de la Région Alsace, où nous nous trouvons pourtant un peu seuls cette fois-ci. Pas de représentant officiel pour souhaiter la bienvenue. On sent que le vent tourne et se refroidit.

1er janvier 2016 : disparition officielle de la Région Alsace.

Les nouveaux conseillers régionaux et fonctionnaires du Grand-Est ne vont jamais s’intéresser à la créativité littéraire en Alsace ni au patrimoine littéraire alsacien comme tel, dans sa « triphonie ». Ils ne vont pas regarder la culture en Alsace comme particulière, extraordinaire (!), au risque de la privilégier. Ce serait contraire à leur principe républicain fixe de l’égalité qui doit aussi s’appliquer à l’intérieur des régions et entre les régions. Leur idée stratégique fixe est de promouvoir une vie littéraire qui « contribue à créer une identité à la nouvelle région », qui soit, expression employée sans rire, « grand-régionalisable ».

L’ineptie politique d’un tel dessein apparaît dès que l’intention en est formulée. C’est le cas.

Jean-Paul Sorg

L’Alsace est une nation… par la littérature.

par Jean-Paul Sorg, philosophe, poète, essayiste et spécialiste d’Albert Schweitzer. (article publié dans Land un Sproch, numéro 198, juillet 2016)jpsorg

Où il y a une littérature, il y a une nation. L’Alsace est donc une nation ? Oui, une petite. Elle présente nombre de propriétés qui fondent et font une nation, dont justement l’existence d’une littérature et en elle la conscience d’une langue et d’une histoire singulière. Pour autant, elle n’a pas à devenir un État-nation, Dieu nous en garde, ce n’est pas nécessaire ni souhaitable, mais elle a vocation de devenir une petite région européenne, une « Eurorégion transfrontalière » (selon le concept du géographe Raymond Woessner), jouissant de la capacité de s’occuper elle-même de sa culture et de la transmettre.

Le premier poème dialectal

Alsacien par la littérature. Sérieusement ? Ça ne touche pas beaucoup de monde ! Dans la littérature, la langue, conservée, explorée et exposée, amenée à des états de pureté et de plénitude. Quand est-ce que j’ai eu pour la première fois un livre de poésie dialectale entre les mains ? J’essaye de me souvenir, de reconstruire des souvenirs.

La « première fois », dans la mémoire du vieil homme, est souvent composée d’un fondu enchaîné de plusieurs fois. Peut-être était-ce un des premiers volumes de la Petite anthologie de la poésie alsacienne que la vénérable intendante de l’École Normale où j’enseignais avait en stock et refilait sous le manteau ? Ou était-ce plutôt le livre de Nathan Katz, déjà mythique pour les happy few, déjà introuvable chez les libraires, O loos da Rüef dur d’Gàrte, que j’ai pu feuilleter – seulement – dans la bibliothèque de mon collègue de philosophie ? C’était en 1972 par là. J’avais déjà plus de trente ans et revenais en Alsace, après être passé par la Lorraine et avoir passé deux ans au Sénégal. Je découvrais l’existence d’une poésie alsacienne dialectale et me rendais compte, tout ému et ravi, que je comprenais sans difficulté ce qui était écrit. Que ce fût du Nathan Katz ou du Weckmann ou d’un autre, qui alternaient dans les petits volumes de l’anthologie Weckerlin, je reconnaissais les mots et saisissais les phrases. C’était ma langue. Je la possédais là, au bout de mes doigts, comme un objet, objectivée dans des textes, distribuée dans des lettres.

Est-ce que je ne savais pas alors qu’il existe naturellement une littérature alsacienne, et pas seulement dialectale ? Est-ce que je n’avais pas entendu de la poésie alsacienne sur Radio Strasbourg ? Est-ce que dans l’enfance je n’avais pas assisté à des représentations de l’ETM (Elsasser Theater vu Mülhüse) ? Est-ce que je n’avais pas écouté des chansons, acheté les premiers disques de Siffer et de Brumbt ? Je ne sais plus bien ce qui a été premier. Tout cela, un mouvement, une vague, allait ensemble, dans l’air du temps.

Pas de langue sans une littérature.

Säwrä. C’est-à-dire : sans littérature, pas de conscience réflexive de la langue, pas d’examen de, donc pas de conscience, chez le locuteur natif (naïf), de la singularité et spécificité, avec toutes sortes de caractères propres, de la langue qu’il parle, dans laquelle il est en quelque sorte immergé comme dans un milieu gazeux qu’il ne perçoit pas, pas plus qu’on ne perçoit l’air qu’on respire. Le locuteur naïf, comme l’enfant l’est, ne mesure pas sa langue, il n’en mesure pas le lexique, son étendue, ses couches, il n’ouvre pas de dictionnaire et il ignore la grammaire, il ne sait pas qu’il y en a une et il n’a nul besoin de l’apprendre, puisqu’il sait parler, puisqu’il s’exprime de façon suffisante et se fait comprendre.

L’âge venant, et songeant aux années de l’enfance, au temps d’avant l’école, je m’étonne et m’émerveille toujours à nouveau – en toute naïveté – d’avoir appris l’alsacien (oui, la langue alsacienne) sans… l’apprendre, sans savoir que je l’apprenais, sans efforts, sans être enseigné, par la seule méthode que les pédagogues (comme Freinet) appellent « naturelle » et qui est absence de méthode ; j’apprenais à parler en parlant alsacien, j’apprenais le langage dans une langue déterminée, qui se trouvait être l’alsacien, rien qu’en répétant, imitant, et ainsi intériorisant, m’appropriant, ce que j’entendais, ce que maman et papa et frère aîné et d’autres, tout le monde, me disaient, avec patience.

Bien que ce ne soit pas nécessaire à son emploi ou son fonctionnement, chaque langue, au fil du temps, dans le cours d’une évolution, dégage de son sein (de ses entrailles) une littérature, un corpus de vers ou de versets (au commencement c’est ça, avant la prose), qui racontent une histoire, des histoires, des mythes, ou condensent et fixent des pensées, sous forme de maximes de vie, ce sont des sentences, des proverbes, des prières, des blagues, des astuces, etc.

La langue est comme un élément fluide ou gazeux, avons-nous dit ; la littérature (des textes, des livres), c’est du solide, du solidifié, c’est comme un monument, un château, qui surplombe la langue et que l’ont peut visiter, dans lequel on peut entrer et circuler. C’est par ce dehors, la littérature, que l’on prend conscience du dedans de la langue et de son existence spécifique et originale. Dans la littérature, la langue se mire, s’admire, et se reconnaît.

Donc, insistons, pas de langue vivante qui, si les conditions sont correctes, ne donne lieu à une littérature et n’évolue et ne se développe à travers elle aussi. Cela vaut pour les formes de langue que sont les dialectes. Ne pas confondre avec les « patois ». Pas de dialecte qui « ne comporte une culture littéraire », écrivait Littré en définissant la notion.

Entre tous les dialectes germaniques, en particulier alémaniques, l’alsacien est le plus vulnérable, le plus éprouvé, le plus abîmé, le plus menacé d’être renié et de disparaître. Sa transmission aux générations futures paraît, pour ce qui est d’un usage quotidien ou vernaculaire, des plus problématiques. Et c’est pourtant dans ce dialecte bigarré qu’a mûri et que s’est constituée en deux siècles la littérature – dialectale, régionale – la plus riche, je crois, la plus forte, la plus féconde, dans les deux veines, lyrique et satirique. Vous ne trouverez rien d’équivalent, en durée et en variété, dans les cantons suisses où le dialecte reste puissant, où les gens (du peuple) le parlent à tous les niveaux, naturellement, comme le bec leur a poussé. À croire que la créativité littéraire d’un peuple n’est jamais aussi vivace que dans les situations de péril, dans le combat, quand il se refuse à mourir ?

Pas de littérature sans école

L’originalité, la force spirituelle, de la littérature alsacienne vient de ce qu’elle ne se limite pas à une production dialectale locale, mais du fait qu’elle se déploie également dans des œuvres en allemand et en français, qui ont une audience au-delà de la région. On en a composé des anthologies, des « manuels » (le Finck), on en a raconté la genèse et l’histoire. Comme telle, comme organisme vivant constitué, dans sa triphonie et son interculturalité, elle demande à être conservée et transmise, à persévérer ainsi et à se développer dans son être. Son existence nous oblige à la fidélité, à la transmission. Concrètement, et l’heure est venue, à la faire entrer dans « nos » écoles, du primaire à l’université, et à nous donner les moyens et les pouvoirs de l’enseigner, à arracher ces pouvoirs et ces moyens à l’Éducation nationale centrale !

Avec quelle timidité et quel courage Martin Allheilig, président de l’association J.-B. Weckerlin, dont il était un fondateur, avec d’autres comme Jean-Paul Gunsett, et qui comptait alors 600 amis, avait-il lancé la Petite anthologie de la poésie alsacienne. En ces années 1960 il lui fallut justifier une telle entreprise, car « d’aucuns pourraient douter de son intérêt ». « Qui de nos jours prête encore une oreille attentive au chant des muses régionales ? Nous rêvons tous d’horizons élargis. Nos aspirations sont à l’échelle planétaire. Est-il alors raisonnable de se soucier d’un langage prisonnier à l’intérieur de deux, trois départements ? ». Soixante ans plus tard, nous n’avons plus à nous justifier, la cause est entendue, mais à réaliser les promesses, à faire fructifier l’héritage.