Histoire enfouie ou facteur d’identité

par Ernest Winstein, théologien, chroniqueur (article publié dans Land un Sproch, numéro 198, juillet 2016)

De 1525 à aujourd’hui, la conscience alsacienne n’a pas fini de se libérer.

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Que reste-il de la révolution de 1525 dans la conscience alsacienne ? Ou en l’inconscient de l’âme alsacienne ? En quoi a-t-elle contribué à former l’identité alsacienne ? Cet événement de l’histoire de l’Alsace a marqué la population pour longtemps, et sans doute jusqu’à aujourd’hui. Certes, la région a connu bien d’autres événements marquants, voire douloureux – la prise de Strasbourg par Louis XIV, les guerres napoléoniennes, les guerres de 1870, de 14-18, 39-45, pour ne citer qu’elles. L’époque « allemande » , les années de l’autonomisme…

Que s’est-il passé en 1525 ?

Une révolution – que l’on appelait de façon méprisante la guerre des rustauds, noyée dans le sang. La population qui demandait moins de charges, plus de justice, a fini par prendre les armes, pour s’opposer aux abus dont elle était l’objet.
Révolution ? Oui, car il s’agit d’un état d’esprit nouveau, d’une volonté de s’affirmer face à des pouvoirs jugés abusifs, celui d’une noblesse qui s’accrochait au statut social en vigueur et se servait de l’Eglise pour y parvenir – elle réussira à sauvegarder son pouvoir jusqu’à la Révolution française.
Pour provoquer ce mouvement, il fallait un appel d’air. Il vint des élans réformateurs nés au sein du catholicisme qui, n’ayant pu se concrétiser à l’intérieur de celui-ci, menèrent à la naissance d’une nouvelle organisation religieuse, l’Eglise évangélique, appelée plus tard luthérienne, et qui, avec les Eglises réformées, prendra sa place dans cet ensemble que l’on appellera le protestantisme.
En 1525, cette cassure n’existait pas. D’ailleurs, l’on ne pensait pas à une telle séparation. Les idées de Luther et de ses adeptes touchaient la presque totalité de la population et, en général, les milieux les plus cultivés. Il s’agit d’un mouvement général devenu très vite populaire. Si les institutions religieuses, notamment monacales étaient en général peu touchées au départ, des ecclésiastiques étaient souvent à la pointe du mouvement.
L‘intervention du Duc de Lorraine et de son armée fit de la révolution un carnage que l’on appellerait aujourd’hui un génocide. On estime à quelques 30 000 le nombre de victimes. Parmi les combattants, l’on avait dénombré des curés de paroisse – leur nombre est difficile à évaluer – dont beaucoup sont restés sur le champ de bataille. A quoi cette révolution a-t-elle abouti ?

Qu’en est-il resté ?

Une population terrorisée, soumise pour longtemps. Une recherche historique sur les condamnations d’Alsaciens engagés dans la lutte mériterait d’être menée, si les sources le permettent. Des combattants identifiés ont été jugés, condamnés. Les dénonciations allaient bon train. Comment des villages exsangues pouvaient-ils se remettre, retrouver une cohésion pour s’inscrire dans le temps? La mémoire en gardera les traces pendant longtemps et certainement jusqu’aujourd’hui dans l’inconscient collectif : il n’est pas rare que les Alsaciens expriment une sorte de mépris vis-à-vis des Lorrains, et c’est même le cas de jeunes d’aujourd’hui, ceux-ci ne sachant pourtant comment justifier une telle attitude.
Evoquons, à ce propos, un incident, en soi mineur, mais révélateur, que l’on situera dans les années 1950, quelque part dans l’Ackerland. Un groupe de personnes se trouve réuni dans la rue et discute. Lorsqu’il fut constaté que l’un des locuteurs était lorrain, un autre membre du groupe se retourna et cracha par terre. Or, il est vraisemblable qu’à l’époque de la bataille de 1525, l’on ne faisait guère de différence entre Lorrains et Alsaciens, d’autant moins que la révolte avait touché aussi la population lorraine proche et que des renforts d’insurgés avaient tenté de rejoindre les révoltés d’Alsace. Au XXè siècle, il restait visiblement dans la conscience alsacienne des ressentiments, sans que l’on sache en expliquer les causes. Sans établir aussi la distinction entre un habitant de Lorraine et l’autorité politique de jadis. Plus ou moins consciemment, les tenants de la province Lorraine étaient ceux qui avaient mis à sang leur province, l’Alsace.
Quel a été son impact sur la conscience de la population de l’Alsace?

Une population marquée, mais sans voix

Un événement majeur de l’histoire de l’Alsace a donc marqué durablement la population, au point de l’installer dans un esprit de soumission pour longtemps. Aujourd’hui, on s’appliquera aussi à constater, au nom de la vérité historique, combien la population alsacienne était solidaire – voir les soutiens venus de la haute Alsace, en dépit des partages territoriaux de l’époque, et abstraction faite du refus de la ville impériale de Strasbourg de soutenir la révolution de 1525. Le combat final met bien en relief cet aspect révélateur de la réalité d’une région. Unie mais réduite au silence !
Quant au hiatus entre Strasbourg et l’Alsace, il a eu, lui aussi, un impact négatif, défavorable pour le devenir de la région. Lorsque Louis XIV se mit à conquérir l’Alsace, la ville de Strasbourg ne pouvait plus compter sur l’aide de ce qui aurait dû être sa province, d’ailleurs affaiblie et mise à mal durant des décennies de combats, de ravages et d’exactions de la part des troupes étrangères à la région… Et l’on peut se demander si ce manque de cohésion entre la ville et la région n’a pas eu des conséquences jusqu’aujourd’hui !

Républicains, révolutionnaires, essoufflés, réduits.

On sait que les Alsaciens étaient favorables à la naissance de la République, censée ouvrir enfin un espace où la liberté puisse s’exprimer et la justice régner. Mais en 1870, ils étaient de nouveaux du côté des vaincus. Et, une fois de plus. Le nouveau mouvement révolutionnaire qui se pointa alors ne dura pas longtemps : la bourgeoisie strasbourgeoise avait acclamé l’armée française en 1918 et s’est ainsi protégée contre le risque révolutionnaire qu’annonçait la montée des comités « soldats-ouvriers ». Le positionnement des instances politiques en place, le Landtag réactivé dans l’urgence après quatre années de quasi-dictature, étaient assez largement favorables au maintien d’une entité politique plus ou moins autonome. Les velléités identitaires étaient vouées à l’essoufflement, une fois de plus. Les dénonciations ont servi à mettre au pas la région. Et l’on remit une couche en 1945.
Au terme d’une telle évolution, que peut-il rester d’une « identité » alsacienne ? Une langue en déclin, une culture en décomposition, des frustrations, des rancunes… Hormis chez les politiciens en vue, alignés sur Paris, et quelques vagues protestataires, l’esprit de soumission ne pouvait conduire qu’à l’alignement progressif au politiquement et « culturellement correct ».

Le nouveau mouvement de protestation provoqué récemment par la volonté obstinée de faire disparaître l’Alsace administrative, avec le consentement de la plupart des élus, permettra-t-il de susciter un élan véritable en faveur d’un pouvoir populaire, favoriser la renaissance du bilinguisme, saisir l’opportunité d’un vrai renouveau culturel passant, non par un choc des cultures, mais une rencontre féconde, notamment entre la France et l’Allemagne ?
La conscience alsacienne n’a pas fini de se libérer. Et de se construire !

L’Alsace est une nation… par la littérature.

par Jean-Paul Sorg, philosophe, poète, essayiste et spécialiste d’Albert Schweitzer. (article publié dans Land un Sproch, numéro 198, juillet 2016)jpsorg

Où il y a une littérature, il y a une nation. L’Alsace est donc une nation ? Oui, une petite. Elle présente nombre de propriétés qui fondent et font une nation, dont justement l’existence d’une littérature et en elle la conscience d’une langue et d’une histoire singulière. Pour autant, elle n’a pas à devenir un État-nation, Dieu nous en garde, ce n’est pas nécessaire ni souhaitable, mais elle a vocation de devenir une petite région européenne, une « Eurorégion transfrontalière » (selon le concept du géographe Raymond Woessner), jouissant de la capacité de s’occuper elle-même de sa culture et de la transmettre.

Le premier poème dialectal

Alsacien par la littérature. Sérieusement ? Ça ne touche pas beaucoup de monde ! Dans la littérature, la langue, conservée, explorée et exposée, amenée à des états de pureté et de plénitude. Quand est-ce que j’ai eu pour la première fois un livre de poésie dialectale entre les mains ? J’essaye de me souvenir, de reconstruire des souvenirs.

La « première fois », dans la mémoire du vieil homme, est souvent composée d’un fondu enchaîné de plusieurs fois. Peut-être était-ce un des premiers volumes de la Petite anthologie de la poésie alsacienne que la vénérable intendante de l’École Normale où j’enseignais avait en stock et refilait sous le manteau ? Ou était-ce plutôt le livre de Nathan Katz, déjà mythique pour les happy few, déjà introuvable chez les libraires, O loos da Rüef dur d’Gàrte, que j’ai pu feuilleter – seulement – dans la bibliothèque de mon collègue de philosophie ? C’était en 1972 par là. J’avais déjà plus de trente ans et revenais en Alsace, après être passé par la Lorraine et avoir passé deux ans au Sénégal. Je découvrais l’existence d’une poésie alsacienne dialectale et me rendais compte, tout ému et ravi, que je comprenais sans difficulté ce qui était écrit. Que ce fût du Nathan Katz ou du Weckmann ou d’un autre, qui alternaient dans les petits volumes de l’anthologie Weckerlin, je reconnaissais les mots et saisissais les phrases. C’était ma langue. Je la possédais là, au bout de mes doigts, comme un objet, objectivée dans des textes, distribuée dans des lettres.

Est-ce que je ne savais pas alors qu’il existe naturellement une littérature alsacienne, et pas seulement dialectale ? Est-ce que je n’avais pas entendu de la poésie alsacienne sur Radio Strasbourg ? Est-ce que dans l’enfance je n’avais pas assisté à des représentations de l’ETM (Elsasser Theater vu Mülhüse) ? Est-ce que je n’avais pas écouté des chansons, acheté les premiers disques de Siffer et de Brumbt ? Je ne sais plus bien ce qui a été premier. Tout cela, un mouvement, une vague, allait ensemble, dans l’air du temps.

Pas de langue sans une littérature.

Säwrä. C’est-à-dire : sans littérature, pas de conscience réflexive de la langue, pas d’examen de, donc pas de conscience, chez le locuteur natif (naïf), de la singularité et spécificité, avec toutes sortes de caractères propres, de la langue qu’il parle, dans laquelle il est en quelque sorte immergé comme dans un milieu gazeux qu’il ne perçoit pas, pas plus qu’on ne perçoit l’air qu’on respire. Le locuteur naïf, comme l’enfant l’est, ne mesure pas sa langue, il n’en mesure pas le lexique, son étendue, ses couches, il n’ouvre pas de dictionnaire et il ignore la grammaire, il ne sait pas qu’il y en a une et il n’a nul besoin de l’apprendre, puisqu’il sait parler, puisqu’il s’exprime de façon suffisante et se fait comprendre.

L’âge venant, et songeant aux années de l’enfance, au temps d’avant l’école, je m’étonne et m’émerveille toujours à nouveau – en toute naïveté – d’avoir appris l’alsacien (oui, la langue alsacienne) sans… l’apprendre, sans savoir que je l’apprenais, sans efforts, sans être enseigné, par la seule méthode que les pédagogues (comme Freinet) appellent « naturelle » et qui est absence de méthode ; j’apprenais à parler en parlant alsacien, j’apprenais le langage dans une langue déterminée, qui se trouvait être l’alsacien, rien qu’en répétant, imitant, et ainsi intériorisant, m’appropriant, ce que j’entendais, ce que maman et papa et frère aîné et d’autres, tout le monde, me disaient, avec patience.

Bien que ce ne soit pas nécessaire à son emploi ou son fonctionnement, chaque langue, au fil du temps, dans le cours d’une évolution, dégage de son sein (de ses entrailles) une littérature, un corpus de vers ou de versets (au commencement c’est ça, avant la prose), qui racontent une histoire, des histoires, des mythes, ou condensent et fixent des pensées, sous forme de maximes de vie, ce sont des sentences, des proverbes, des prières, des blagues, des astuces, etc.

La langue est comme un élément fluide ou gazeux, avons-nous dit ; la littérature (des textes, des livres), c’est du solide, du solidifié, c’est comme un monument, un château, qui surplombe la langue et que l’ont peut visiter, dans lequel on peut entrer et circuler. C’est par ce dehors, la littérature, que l’on prend conscience du dedans de la langue et de son existence spécifique et originale. Dans la littérature, la langue se mire, s’admire, et se reconnaît.

Donc, insistons, pas de langue vivante qui, si les conditions sont correctes, ne donne lieu à une littérature et n’évolue et ne se développe à travers elle aussi. Cela vaut pour les formes de langue que sont les dialectes. Ne pas confondre avec les « patois ». Pas de dialecte qui « ne comporte une culture littéraire », écrivait Littré en définissant la notion.

Entre tous les dialectes germaniques, en particulier alémaniques, l’alsacien est le plus vulnérable, le plus éprouvé, le plus abîmé, le plus menacé d’être renié et de disparaître. Sa transmission aux générations futures paraît, pour ce qui est d’un usage quotidien ou vernaculaire, des plus problématiques. Et c’est pourtant dans ce dialecte bigarré qu’a mûri et que s’est constituée en deux siècles la littérature – dialectale, régionale – la plus riche, je crois, la plus forte, la plus féconde, dans les deux veines, lyrique et satirique. Vous ne trouverez rien d’équivalent, en durée et en variété, dans les cantons suisses où le dialecte reste puissant, où les gens (du peuple) le parlent à tous les niveaux, naturellement, comme le bec leur a poussé. À croire que la créativité littéraire d’un peuple n’est jamais aussi vivace que dans les situations de péril, dans le combat, quand il se refuse à mourir ?

Pas de littérature sans école

L’originalité, la force spirituelle, de la littérature alsacienne vient de ce qu’elle ne se limite pas à une production dialectale locale, mais du fait qu’elle se déploie également dans des œuvres en allemand et en français, qui ont une audience au-delà de la région. On en a composé des anthologies, des « manuels » (le Finck), on en a raconté la genèse et l’histoire. Comme telle, comme organisme vivant constitué, dans sa triphonie et son interculturalité, elle demande à être conservée et transmise, à persévérer ainsi et à se développer dans son être. Son existence nous oblige à la fidélité, à la transmission. Concrètement, et l’heure est venue, à la faire entrer dans « nos » écoles, du primaire à l’université, et à nous donner les moyens et les pouvoirs de l’enseigner, à arracher ces pouvoirs et ces moyens à l’Éducation nationale centrale !

Avec quelle timidité et quel courage Martin Allheilig, président de l’association J.-B. Weckerlin, dont il était un fondateur, avec d’autres comme Jean-Paul Gunsett, et qui comptait alors 600 amis, avait-il lancé la Petite anthologie de la poésie alsacienne. En ces années 1960 il lui fallut justifier une telle entreprise, car « d’aucuns pourraient douter de son intérêt ». « Qui de nos jours prête encore une oreille attentive au chant des muses régionales ? Nous rêvons tous d’horizons élargis. Nos aspirations sont à l’échelle planétaire. Est-il alors raisonnable de se soucier d’un langage prisonnier à l’intérieur de deux, trois départements ? ». Soixante ans plus tard, nous n’avons plus à nous justifier, la cause est entendue, mais à réaliser les promesses, à faire fructifier l’héritage.

Taxe régionale : un non-sens économique

richert vallspar Jean-Philippe Atzenhoffer, docteur en économie de l’université de Strasbourg. 22 juillet 2016.

Philippe Richert et Manuel Valls ont cosigné un document prévoyant la mise en place d’une « Taxe Spéciale d’Equipement Régionale » (TSER). Il s’agit d’une nouvelle taxe sur les ménages et les entreprises qui s’ajoutera à la taxe foncière pour 600 millions d’euros. Prélevées dès 2017, les recettes alimenteront les caisses des nouvelles régions.

Silencieusement avalisée le 27 juin 2016 (durant l’Euro de football…), la nouvelle taxe suscite depuis de vives réactions. Si Philippe Richert se déclare  »satisfait de cet Acte II qui permet notamment de fixer des bases financières dans la relation Etat/Régions », d’autres sont moins enthousiastes. Le président de la Région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, a démissionné de l’Association des Régions de France (ARF) en dénonçant la  »folie fiscale » de Richert et du gouvernement. Par ailleurs, une pétition contre cette taxe a recueilli près de 30 000 signatures.

Dans ces conditions, que penser de la création de cette nouvelle taxe régionale ?

Des prélèvements déjà très élevés

Globalement, on constate que la France a un taux de prélèvement obligatoire (cotisations, impôts et taxes) bien plus élevé que la moyenne des pays développés.

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En 2013, le taux de prélèvement était de 45% en France, contre seulement 33,7% dans l’OCDE. Bien qu’il n’y ait pas de consensus sur le niveau de taxation optimal, on peut s’inquiéter sur les conséquences négatives d’une fiscalité élevée sur les couts de production en France.  Conscient de ce problème, le président de la République avait d’ailleurs annoncé que les impôts n’augmenteraient pas en 2017. Cet objectif est néanmoins mis à mal par la création de la nouvelle taxe régionale.

L’autre problème est qu’en créant sans cesse de nouvelles taxes, on les empile les unes sur les autres, en complexifiant et rendant le système fiscal rebutant et illisible. Ceci engendre des couts de gestion et de l’instabilité qui décourage l’investissement. Les entreprises sont soumises à pas moins de 233 prélèvements différents. Résultat, le cout de collecte est très élevé. Sur un échantillon de 57 taxes, la Cour des Comptes l’estime à plus de 5 milliards d’euros en 2014.

Par conséquent, au lieu de créer de nouvelles taxes pour financer les régions, il faudrait rediriger des ressources fiscales déjà existantes, et diminuer les dépenses peu utiles ailleurs (et il y a de quoi faire si on suit les recommandations de la Cour des Comptes).

De l’argent, mais pour quoi faire ?

Selon l’ARF, La nouvelle taxe devra servir à soutenir le développement économique et l’accompagnement des PME (Petites et Moyennes Entreprises) et des ETI (Entreprises de Taille Intermédiaire). Autrement dit, il s’agira de taxer entreprises et ménages pour distribuer des subventions aux entreprises, en favorisant certaines au détriment des autres.

Mais au fait, pourquoi faire ? Quel problème cherche-t-on à résoudre ? Si les pouvoirs publics interviennent pour favoriser un secteur ou une entreprise au détriment des autres, c’est que le fonctionnement naturel du marché pose problème, et qu’il faut effectuer une correction.

 L’aide aux PME est parfois justifiée sous le prétexte qu’elles ont un accès insuffisant au financement. Cette question fait toutefois débat, comme le souligne le Nobel d’économie Jean Tirole (Economie du bien commun, 2016). Les PME disposent déjà de nombreux dispositifs d’accompagnement publics (FIP, FPCI, CDC, OSEO, BPI France, etc.), dont la complexité ahurissante transforme les entreprises en chasseurs d’aubaines. Selon Tirole, ce dont ont besoin les entreprises, ce ne sont pas des taxes et des subventions supplémentaires, mais de lever les entraves que la puissance publique dresse sur leur route (effets de seuil, retard de paiement des commandes publiques, règles des faillites, etc.).

Ainsi, si les régions françaises devaient obtenir de nouvelles ressources, elles devraient être affectées à des missions utiles d’intérêt général (éducation, infrastructures, etc.) ; pas à des interventions hasardeuses dont l’expérience a montré au mieux l’inutilité, au pire l’échec.

La taxe : symbole de l’échec de la fusion des régions

Que ce soit du côté des prélèvements ou du côté des dépenses, cette nouvelle taxe régionale n’a pas de justification économique. Alors, pourquoi en est-on arrivé là ?

Très simplement, la taxe est le résultat d’une réforme territoriale incohérente. En fusionnant les régions, le gouvernement tablait sur d’illusoires économies, pourtant contestées par les économistes et de géographes (dont nous nous faisions l’écho dans cet article).  Au lieu de réaliser des économies, la réforme territoriale crée des problèmes qui n’existaient pas avant, engendrant de nombreux surcouts. Surcouts qui se traduisent au final… par de nouvelles taxes.

Etre Alsacien aujourd’hui ?

lusL’association Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle et le Club Perspectives Alsaciennes ont collaboré pour sortir un numéro de la revue « Land un Sproch » consacrée au thème : être alsacien aujourd’hui. Durant l’été, nous publierons les contributions des membres du CPA, qui reflètent différentes manières de s’affirmer alsacien aujourd’hui. Comprendre ce que signifie être alsacien, c’est se donner la possibilité d’imaginer ce que nous souhaitons pour l’avenir de l’Alsace. Nous commençons cette série par l’éditorial de Jean-Marie Woerhling, suivi d’une contribution de Jean Faivre.

Editorial de Jean-Marie Woerhling

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La suppression de la Région Alsace a été ressentie comme une perte par beaucoup d’Alsaciens. Mais une perte de quoi ? Que signifie pour eux l’Alsace ? Pourquoi faudrait-il éviter que celle-ci disparaisse ? Quel contenu donner de culture et d’identité régionale ? Quels éléments une Institution Alsace devrait-elle promouvoir ? Qu’est ce que cela signifie aujourd’hui être Alsacien ? Quel sens donner à l’engagement pour l’Alsace ?

Chacun de nous a des éléments de réponse à ces questions mais perçoit aussi la nécessité d’approfondir la réflexion à ce sujet et de trouver les informations nécessaires. Il s’agit aussi de faire un travail de prospective tenant compte de l’évolution de l’Europe et du monde dans lequel l’Alsace est intégrée.

Le dossier de notre revue donne la parole à un certain nombre de personnes qui ont bien voulu apporter des éléments de réponse à cette question.

Celle-ci pouvait bien sur se comprendre de différentes façons : Qu’est ce que l’Alsace, qu’en reste-il et quelle avenir peut-elle avoir ?

Pour notre association, l’Alsace se caractérise comme lieu de rencontre de la culture française et de la culture germanique ; son identité se construit à partir de la combinaison de ces deux éléments compris comme une voie d’accès à l’esprit européen. L’alsaciannité de l’esprit réside dans un esprit de dépassement des monolithismes de tous ordres. Au contraire de l’évolution actuelle, qui tend à la « normalisation nationale » et ne laisse plus à la spécificité alsacienne qu’une dimension touristiquo-folklorique.

Sans cadre institutionnel donnant aux habitants de l’Alsace les pouvoirs de développer cette dimension particulière, celle-ci continuera à s’étioler. Une institution Alsace devrait favoriser la double culture dans tous les domaines, mais une telle orientation ne rencontre guère de soutien. Cependant, a plupart des Alsaciens se sont satisfont de quelques faux-semblants. L’Alsace est en voie de disparition, mais finalement elle n’a que quelques longueurs d’avance sur l’Europe dans son ensemble.

Face à l’étiolement de la personnalité collective de l’Alsace dans un cadre institutionnel qui la nie, il reste à chacun d’entre nous, individuellement et avec d’autres, de trouver les pratiques culturelles et les engagements qui lui permettent de sauvegarder son intégrité.


 Jean Faivre : « L’Alsacien doit redevenir un homme de frontières, inséré à une géographie particulière, se jouant d’elles, puisant dans plusieurs cultures pour construire l’Europe. »

photo Jean faivre

Jean Faivre, étudiant en droit, militant associatif engagé dans la cause régionaliste.

Être Alsacien , c’était avant tout être Elsasser. Avec la chute inexorable de la pratique du dialecte parmi les jeunes générations, l’identité alsacienne devra s’appuyer sur d’autres ressorts et s’exprimer en dehors de la langue. Pour cela, il faudra renouer avec la connaissance de ce qui fait la spécificité de l’Alsacien , c’est-à-dire un homme de frontières, inséré dans une géographie particulière aux allures de carrefour, dépositaire d’une histoire où deux nations s’entrechoquent et fécondent une culture spécifique et irréductible à aucune autre.

J’aimerais tout d’abord dissiper un malentendu : la lutte pour la survie de l’elsasserditsch est indispensable et doit être continuée et amplifiée, mais l’objet de mon propos est d’analyser l’identité alsacienne sous d’autres aspects, pour corroborer l’idée selon laquelle l’Alsace ne possède pas qu’une langue en propre et que l’identité peut se vivre en dehors de la seule langue, fût-elle éminemment importante.

L’Alsacien étant de moins en moins Elsasser, se normalisant et devenant un Français comme les autres sur le plan linguistique, il faudra qu’il s’affirme principalement sur deux plans : historique et géographique.

Sur le plan historique , il devra se réapproprier une Histoire qui lui a été longtemps cachée pour mieux servir les intérêts du pouvoir en place et étouffer les prises de conscience et autres tentatives de révolte. On a interdit de mémoire des alsaciens fidèles à leur patrie et porté au pinacle des hommes ayant creusé sa tombe. Il faudra que l’alsacien plonge des les livres d’histoire écrits du point de vue alsacien et pas édulcorée ou falsifiée par une historiographie soumise au pouvoir dominant.

Du point de vue de la géographie, l’Alsacien doit redevenir un homme de frontières, se jouant d’elles, picorant des idées au-delà de celles-ci, se situant au-dessus des nationalismes étriqués. En cela, il doit se sentir européen mais pas de manière désincarnée, éthérée, mais avec des enracinements concrets qui peuvent être multiples.

C’est à l’Alsacien, demain, de construire l’Europe en la renforçant par le sentiment inculqué par l’Histoire que des frontières barricadées ne peuvent naître que des affrontements mortifères.

Dans cette optique, notre combat ne doit pas être celui de l’ethnicisme. A contrario, il ne s’agit pas non plus de jeter le discrédit sur des mouvements qui visaient avant tout à préserver l’âme alsacienne face aux assauts toujours plus vifs de l’assimilation.

Néanmoins, de nos jours, il s’agit de concilier accueil de l’autre dans la tradition de l’humanisme rhénan en l’intégrant au creuset fécond qu’est l’Alsace avec la préservation de notre alsacianité, Elsassertum.

C’est pour cela qu’Abd Al Malik, enfant du Neuhof, célèbre slameur, portant haut la langue française, défendant des valeurs universalistes, et clamant au su du monde sa qualité d’Alsacien, l’est autant que moi, fils d’une alsacienne du Kochersberg, ayant été conçu et ayant fait mes armes sur notre terre.

 

Communiqué de presse du 19 juillet 2016

Le Club Perspectives Alsaciennes, présidé par Jean-Daniel ZETER, qui réunit des personnalités d’horizon politique varié opposées à l’intégration de l’Alsace dans le Grand Est, prend connaissance avec intérêt de la proposition de Laurent Furst, Député–Maire de Molsheim et Président de Les Républicains du Bas-Rhin , de créer le mouvement « Rendez-nous l’Alsace ».

Le CPA prend note de l’appel sans équivoque du député Furst, en espérant que son mouvement s’ouvrira à toutes les composantes politiques se battant pour une Alsace institutionnelle nouvelle et moderne et qu’il libérera le ferment tant attendu pour une Alsace responsable, maîtresse de son destin, avide de compétences nouvelles, désireuse d’une fiscalité propre, soucieuse de renforcer son avenir rhénan.

Bilinguisme : un atout pour l’emploi ?

elsapar Jean-Philippe Atzenhoffer, docteur en économie de l’Université de Strasbourg, 14 juin 2016.

De nos jours, le bilinguisme est perçu de manière très positive. En 2015, un sondage montre que 72% des Français sont favorables à la reconnaissance officielle des langues régionales. Les organisations internationales comme l’ONU ou l’Union Européenne les considèrent comme un patrimoine à protéger, voire même un droit fondamental des communautés humaines à faire vivre leurs langues. En Alsace, région particulièrement concernée par la question linguistique, la population, les élus, et diverses associations culturelles martèlent régulièrement leur attachement à la langue alsacienne.

Pour promouvoir le bilinguisme, les militants insistent principalement sur l’attachement sentimental et la richesse du patrimoine culturel véhiculé par la langue. La richesse de connaître deux langues représente une grande valeur en soi, qui peut légitimement justifier des actions en faveur du bilinguisme. Mais il existe un argument d’une autre nature souvent évoqué. Le bilinguisme serait un atout pour l’emploi, permettant le travail transfrontalier en Allemagne et en Suisse.

Dans quelle mesure l’argument économique en faveur du bilinguisme est-il pertinent ? Peut-il justifier une politique d’envergure en faveur du bilinguisme ? Entre les études de François Grin et de la Fondation Franco-Allemande, il est possible d’apporter un éclairage en regroupant un certain nombre d’éléments pour apprécier les retombées économiques du bilinguisme. Après avoir brièvement rappelé la situation du bilinguisme en Alsace, nous étudierons différents impacts que peut avoir le bilinguisme sur l’emploi, au-delà de la seule problématique du travail frontalier.

Le bilinguisme en Alsace

L’Alsace dispose d’une richesse unique : elle est bi-culturelle, fruit d’un mélange original de culture germanique et française. A partir de l’installation des peuples germaniques alamans et francs au 5ème siècle, l’alémanique deviendra la première langue d’Alsace, et traversera le temps jusqu’à nos jours en tant que dialecte, l’alsacien.
Au 16ème siècle, l’allemand standard Hochdeutsch deviendra le standard écrit de toute l’aire linguistique germanique, y compris l’Alsace.

L’annexion progressive de l’Alsace par la France après la guerre de Trente Ans (17ème siècle) diffuse la langue française, mais seule une petite minorité de la société alsacienne est concernée. Ce ne sera qu’après la Seconde Guerre mondiale que le français s’imposera à la majorité de la population, via son utilisation exclusive dans l’éducation. Ainsi, dans les décennies suivant la guerre, la majorité de la population en Alsace est bilingue, à travers la transmission familiale de l’alsacien et la transmission scolaire du français.

Le bilinguisme généralisé est un phénomène relativement récent, fruit d’une histoire à la croisée des chemins français et allemand. Toutefois, ce n’est pas une situation stable, car la montée en puissance du français s’est accompagnée d’une politique d’éradication de la langue régionale après-guerre. L’alsacien, de même que l’allemand standard, est proscrit à l’école. Des punitions sont infligées aux enfants surpris à parler dans leur langue maternelle. Au lieu de la considérer comme une richesse, l’école la transforme en handicap scolaire. On assiste dès lors à une autocensure des familles, qui ne transmettent plus la langue aux jeunes générations.

La baisse de la transmission aux enfants nés en Alsace est illustrée par la courbe en vert (source : INSEE 2012).

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Afin d’enrayer le déclin de la langue régionale, des associations culturelles engagent des actions en faveur du bilinguisme, notamment dans l’enseignement (Fédération Alsace Bilingue, Culture et bilinguisme, ELTERN Alsace, ABCM, APEPA, ICA, Heimetsproch un Tradition, OLCA). Leurs actions en faveur du bilinguisme se fondent sur la préservation de la spécificité de la culture alsacienne, qui est un objectif fondamental largement partagé.

La pérennité du bilinguisme repose sur l’enseignement paritaire entre la langue régionale et le français à l’école (voire l’immersion totale en langue régionale à la maternelle). Or, ceci mobilise des ressources financières, notamment pour assurer la formation d’enseignants aptes à transmettre en alsacien/allemand. Ces coûts peuvent être justifiés par l’objectif de préserver la culture alsacienne, qui est légitime en soi et représente une vraie valeur. Nous verrons qu’en plus de l’aspect culturel, le bilinguisme génère également des avantages économiques favorables à l’emploi. Ces effets positifs du bilinguisme sont parfois immédiatement visibles, parfois plus diffus (mais néanmoins importants). Sans prétendre à l’exhaustivité, les sections suivantes explorent quelques pistes et exemples.

L’emploi frontalier

Un argument économique régulièrement évoqué pour promouvoir le bilinguisme est l’accès au marché du travail allemand et suisse. Placée à l’est des cartes de France, on a parfois tendance à oublier que l’espace géographique naturel de l’Alsace est le Rhin Supérieur. Cette carte de la Conférence du Rhin Supérieur montre l’ampleur des flux de travailleurs frontaliers en 2012.

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Ainsi, près de 60 000 Alsaciens traversent la frontière chaque jour pour aller travailler en Allemagne et en Suisse. Ce chiffre peut sembler important, mais est-il réellement significatif au regard de la population alsacienne ? Le tableau suivant de l’INSEE détaille la répartition de la population active selon le lieu de travail en Alsace.

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En 2008, les frontaliers représentent donc 7,9% de la population active occupée, soit près d’un actif alsacien sur douze . C’est un nombre très important, sachant que cette proportion est en moyenne de 1,2% en France. Dans certaines zones proches de la frontière, comme Wissembourg, un actif sur trois est frontalier. C’est également le cas à Saint-Louis près de Bâle.

A Sélestat, l’emploi transfrontalier est considéré comme un atout. Un service de placement transfrontalier composé de cinq conseillers de Pôle emploi et de quatre conseillers de la Bundesagentur für Arbeit accompagnent les demandeurs d’emploi. Résultat : plus de 300 demandeurs d’emploi ont trouvé un emploi en Allemagne en 2015 (source : bulletin municipal de Sélestat – été 2016).

Bien évidemment, la maitrise de l’allemand est indispensable pour travailler en Allemagne et en Suisse. Peut-on en conclure que si les frontaliers actuels n’avaient pas été bilingues, on aurait 60 000 chômeurs de plus ? Ce n’est pas le cas, car une partie d’entre eux occuperait sans doute un emploi en Alsace ou ailleurs. Néanmoins, la contribution en emploi est positive pour une partie d’entre eux. L’autre avantage économique est lié au niveau des rémunérations. Le salaire moyen est environ 20% plus élevés au Pays de Bade qu’en Alsace (la différence est encore plus grande en Suisse). Or, puisqu’ils vivent en Alsace, les revenus élevés des frontaliers sont injectés dans l’économie locale, ce qui engendre des retombées positives.

Le problème, c’est que le déclin de la langue régionale se traduit par une baisse du nombre de frontaliers (voir cet article). Directement visible et mesurable, l’évolution du travail frontalier est souvent mise en avant pour justifier l’intérêt économique du bilinguisme. Toutefois, il existe d’autres conséquences beaucoup moins connues et médiatisées, mais non moins importantes.

L’attractivité économique de l’Alsace

L’Alsace a une économie très internationalisée. Cette ouverture se traduit par une implantation importante d’entreprises étrangères. En 2012, les entreprises étrangères représentent 37% des ETI (entreprises de taille intermédiaire). Plus frappant encore, elles fournissent 50% de l’emploi, ce qui est considérable.

Si on regarde plus précisément la composition des capitaux étrangers investis en Alsace, on trouve par origine :

  • l’Allemagne : 37,5% ;
  • Etats-Unis : 26,2% ;
  • Suisse : 13,5%.

Ainsi, 50% des capitaux étrangers viennent d’Allemagne et de Suisse, c’est-à-dire de pays germanophones. La position économique de l’Alsace dans le peloton de tête des régions françaises ces dernières décennies est vraisemblablement liée à l’implantation d’entreprises allemandes d’envergure. INA roulement à Haguenau, Hartmann près de Sélestat, sont deux exemples d’entreprises majeures ayant implanté leur siège social en Alsace. Implantées respectivement en 1958 et 1972, elles comptent parmi les plus gros employeurs des régions concernées. On constate également qu’elles sont venues en Alsace dans une période où la grande majorité de la population était germanophone. Est-ce un hasard ? Peut-être pas.

Lors d’une conférence le 27 mai 2016 au Shickele-Kreis, Jean-Claude Hager et Bertrand Linder (de l’Agence d’Attractivité de l’Alsace) ont fourni quelques explications. Les principaux attraits de l’Alsace pour les investisseurs sont les suivants : la géographie (accès aux marchés européens)  et le bilinguisme. L’Alsace est particulièrement intéressante pour les investisseurs allemands qui souhaitent développer leurs activités en direction des marchés francophones. Ils voient la région comme une porte d’entrée sur le marché français ou un tremplin vers l’Afrique francophone. Une enquête de la Banque Populaire en 2009 auprès d’entreprises allemandes confirme cette idée. Elle montre que les deux principaux critères d’attractivité de l’Alsace sont la proximité avec l’Allemagne (pour 62% des entreprises sondées) et la maitrise de l’allemand (60%). La troisième raison est la proximité de la culture alsacienne avec la culture allemande (31%), qui est évidemment intimement liée à la langue régionale. La langue est donc sans conteste un facteur déterminant dans les décisions d’implantation d’entreprises allemandes.

L’Alsace a été particulièrement attractive les dernières décennies grâce au bilinguisme franco-allemand, qu’on trouve ailleurs seulement au Luxembourg et dans une partie de la Moselle. Selon Bertrand Linder, chargé de favoriser l’implantation d’entreprises allemandes en Alsace, il s’agit même du seul véritable avantage comparatif de l’Alsace dans la concurrence effrénée pour attirer les investissements. Par exemple, dans les grandes métropoles américaines comme New-York, Boston ou San Francisco, plus de 300 agences de différents pays et régions sont présentes pour tenter d’attirer les entreprises vers leurs territoires. Dans un tel environnement, le seul moyen de séduire les investisseurs est de se différencier en proposant des atouts que les autres n’ont pas. Or, l’Alsace possède un facteur de différenciation par rapport aux autres régions limitrophes. Cet atout, c’est le bilinguisme.

Même s’il est en déclin, l’Alsace profite toujours du bilinguisme à travers l’image qu’en ont les investisseurs allemands. Leur représentation imagée de l’Alsace est toujours celle d’une région bilingue, avec laquelle ils pourront communiquer et collaborer facilement. Lors des projets d’implantation, la première requête des investisseurs germanophones est de trouver des collaborateurs maitrisant leur langue. Le problème, c’est que ce critère est de plus en plus difficile à satisfaire, ce qui complique certains projets d’implantation actuels.

L’allemand dans les entreprises alsaciennes

Si la maitrise de la langue régionale est un avantage indéniable pour travailler dans les entreprises allemandes et suisses, elle est également un avantage pour d’autres entreprises alsaciennes. La connaissance de l’allemand permet d’envisager des possibilités d’échanges, de partenariats et d’exportations vers le marché le plus grand d’Europe.

L’Alsace représente 6,7% des exportations françaises pour seulement 3% de la population (INSEE 2012). Les exportations par habitant sont donc plus du double de la moyenne française. Chiffre encore plus spectaculaire, 68% des entreprises exportatrices alsaciennes exportent vers l’Allemagne (CCI Alsace 2013). Pour arriver à de tels niveaux, la compétence linguistique est vraisemblablement un élément indispensable. Il est évidemment beaucoup plus facile d’exporter en nouant des partenariats dans des zones dont on connait la langue.

Imaginons maintenant une entreprise dont les usines réalisent la production en Alsace, et dont les ventes ne sont pas destinées au marché allemand. Cela signifie-t-il que l’allemand y est inutile ? Pas nécessairement, car ce type d’entreprise existe. Prenons l’exemple du groupe Schmidt, fabricant de cuisines bien connu. Le groupe disposant déjà d’une usine en Allemagne spécialement dédiée à ce marché, les usines en Alsace sont destinées au marché français. Lors d’une visite de l’usine de Sélestat avec mes étudiants, nous avons découvert une usine très moderne, à la production robotisée. Or, ces robots industriels viennent d’Allemagne. Et pour ce type d’équipement très sophistiqué, les notices sont en allemand. Par conséquent, les employés chargés de la maintenance des robots doivent être germanophones, de même pour ceux qui sont en relation avec les fournisseurs. La responsable adjointe de l’usine a indiqué que c’est une condition indispensable pour être recruté. Certes, il ne s’agit que d’un exemple particulier, mais il en existe de nombreux autres.

Le secteur du tourisme est également concerné par la langue régionale. En matière d’accueil et de conseil aux touristes, la connaissance des langues étrangères est un atout pour ce secteur. D’autant plus qu’en Alsace, 4 nuitées sur 10 viennent de la clientèle étrangère, plaçant la région au deuxième rang en France (Observatoire Régional Tourisme, avril 2016).nuites.jpg

On constate que, parmi la clientèle étrangère, l’Allemagne représente le premier marché étranger avec 29% des nuitées étrangères en 2015. Or, cette clientèle – généralement très peu à l’aise en français – apprécie de pouvoir parler en allemand. Mieux encore, selon Patrick Hell de la CCI Sud Alsace, lorsque les Allemands parlent de leurs vacances en Alsace, ils évoquent immédiatement à leur entourage le caractère germanophone qui leur est très sympathique. Ce qui permet d’attirer de futurs touristes allemands.

Conclusion : comment pérenniser le bilinguisme ?

La langue régionale est-elle un atout pour l’emploi ? Assurément oui. Nous avons vu que pour différentes raisons, de nombreuses activités économiques nécessitent la connaissance de l’allemand. Ce constat est somme toute assez logique au vu de la situation géographique de l’Alsace, pleinement intégrée dans le Rhin Supérieur. Toutefois, la perte de l’allemand et du dialecte menace les avantages économiques que les Alsaciens tirent du bilinguisme.

Selon les acteurs culturels alsaciens, une stratégie de reconquête de la langue régionale est nécessaire, notamment en généralisant l’enseignement bilingue à l’école. Outre l’aspect culturel, une telle stratégie pourrait être favorable à l’emploi. Une région allemande a d’ailleurs bien compris l’intérêt du bilinguisme franco-allemand : la Sarre. Alors que le français n’a jamais été la langue maternelle dominante dans cette région, son gouvernement a décidé d’introduire via l’école le bilinguisme généralisé. A l’horizon 2043, tous les Sarrois devront parler le français. Cette stratégie s’inscrit à la fois dans un cadre culturel et économique. Selon un article des Echos du 28 janvier 2014, la présidente du Land Annegret Kramp-Karrenbauer déclare : nous avons affaire à un véritable espace économique commun et à un marché du travail transfrontalier. N’est-ce pas précisément le cas de l’Alsace ?

Malgré une certaine volonté affichée lors des assises de la langue et culture régionale d’Alsace en 2013, les efforts pour pérenniser la langue régionale sont insuffisants. Alors pourquoi ce qui serait possible dans la Sarre ne le serait-il pas en Alsace ? La différence essentielle réside dans les institutions. La Sarre, en tant que région allemande, est dotée d’un parlement et d’un gouvernement qui dispose d’une autonomie forte. En particulier, l’éducation est du ressort de la région. Les moyens affectés à l’introduction du français à l’école ne sont pas soumis aux aléas du gouvernement fédéral. Ils résultent des décisions prises par le gouvernement local. C’est le principe de subsidiarité qui est à l’oeuvre.

Par rapport à la Sarre, la situation alsacienne est très différente. L’éducation, qui reste nationalisée et uniformisée en France, n’est pas du ressort de la région. Quand on parle des compétences des collectivités locales dans le domaine de l’éducation, il s’agit essentiellement d’entretien des batiments, mais pas du contenu même de l’enseignement. Néanmoins, il existe quelques marges de manoeuvre pour soutenir le bilinguisme à travers des financements aux écoles. Les écoles bilingues privées ABCM ont été soutenues par la région Alsace. Mais les moyens des collectivités sont trop limités pour avoir un impact global sur la situation linguistique.

Pire encore, la région Alsace ayant été supprimée fin 2015, les Alsaciens ne disposent plus d’une collectivité pouvant jouer le rôle de socle d’une politique linguistique ambitieuse. Le nouveau contexte politique du Grand Est, dans lequel les élus alsaciens sont minoritaires, fait naitre des craintes. Justin Vogel et Isabelle Schöpfer (président et directrice de l’OLCA), ont déjà évoqué leurs difficultés à se faire entendre au sein de la grande région (voir l’Ami Hebdo du 12 juin 2016). Ce résultat était prévisible. Quel est en effet l’intérêt des Lorrains et Champenois de mobiliser des financements en faveur du bilinguisme en Alsace ? Par sa nature même, la région Grand Est fragilise l’avenir du bilinguisme, pourtant déjà menacé.

Si l’objectif est de pérenniser le bilinguisme en Alsace, ceci ne peut se faire qu’à travers le soutien d’une collectivité alsacienne. Une telle collectivité – qui reste à créer – devra être dotée de compétences éducatives et linguistiques, et des moyens nécessaires à cette réalisation. Sans ce socle institutionnel, la langue régionale sera toujours dans une situation précaire, comme le montre bien la situation actuelle.

Offensives laïcistes contre l’enseignement religieux en Alsace et Moselle

Par Ernest Winstein, chroniqueur et théologien, 24 avril 2016.

winsteinA peine l’ubuesque nouvelle région vient-elle, dans la douleur, de se donner un nom, que les laïcistes (la représentante de la Ligue des Droits de l’Homme en est) sont repartis à la charge pour demander l’abolition du statut de l‘enseignement religieux en Alsace et en Moselle. Ce positionnement qui prend l’allure d’une idéologie quasi religieuse n’est pas nouveau. Déjà en 2014 , et sans attendre que tombe le vote final décrétant la dilution de l’Alsace dans un grand ensemble dit régional, les laïcs radicaux étaient montés au créneau.

Retour à l’année 1924 ?

On se croit revenu en 1924 lorsque Edouard Herriot, devenu président du Conseil, dans son premier discours à l’Assemblée, promettait que le gouvernement « interprétera fidèlement le vœu des chères populations enfin rendues à la France en hâtant la venue du jour où seront effacées les dernières différences de la législation entre les départements recouvrés et l’ensemble du territoire de la République ». Il était en réalité très loin de ce que souhaitaient ces chères populations : peu de temps après, 50 000 personnes manifestaient à Strasbourg pour la conservation de la législation en vigueur.

Le temps est-il venu de mettre un trait sur ce particularisme auquel la grande majorité des Alsaciens (et Mosellans) sont attachés ? Oui, dans l’esprit d’un positionnement républicain qui exigerait le nivellement de tous les citoyens. Non ! Au nom d’une République qui respecte les régions, leur histoire, leur culture, tout ce qui en fait un tissu vivant.

D’ailleurs, au nom de quoi les laïcistes s’autorisent-ils à intervenir sur le statut scolaire ? Au nom de l’esprit démocratique et des Droits de l’Homme souvent mis en avant, c’est à la population de la région qu’il appartient de décider – de cette région que l’on s’est empressé de faire disparaître.

Décidément, le temps est loin où le professeur Etienne Trocmé, alors promoteur d’un socialisme d’esprit humaniste, proposait la création d’une Faculté d’Etat pour l’étude de la religion musulmane, à côté des facultés catholique et protestante…

Le statut scolaire actuel permet de tenir un enseignement religieux mis en œuvre par des enseignants dont la formation est assurée de manière rigoureuse et professionnelle et qui n’a rien d’un endoctrinement religieux. Les élèves inscrits sont tenus d’y assister. Mais l’enseignement religieux, contrairement à ce que prétendent les laïcistes, n’a rien d’obligatoire, puisqu’en début de scolarité les parents sont libres d’y inscrire ou non leurs enfants. Les statistiques invoquées par les opposants ne disent pas grand-chose de la situation réelle. La fréquentation des cours de religion dans les écoles a toujours été fluctuante et dépend souvent de l’organigramme des enseignements dispensés dans l’établissement : les nombreuses options souvent proposées peuvent être un handicap pour le cours de religion. On a pu relever un vrai renouveau quant à la participation des élèves dans les années 2000 lorsque la formation des intervenants en cours de religion a été organisée de manière plus systématique. Notons encore qu’on connaît des situations où les intervenants de l’une ou l’autre confession assurent l’enseignement aux élèves d’une même classe, inscrits et appartenant aux deux confessions chrétiennes.

Le régime de la laïcité hors Alsace-Moselle

Hors de l’Alsace et de la Moselle, la séparation Eglises – Etat selon la loi de 1905 – a engendré des résultats surprenants. Pour ne citer que la situation en Bretagne, l’on a vu des cités entières se diviser entre tenants de l’école laïque et tenants de l’école privée. Je nommerai au besoin ce grand village où les enfants d’âge scolaire se séparent en proportion égale entre l’école privée catholique (où l’on retrouve les enfants des familles plutôt aisées) et l’école laïque. Il tiendrait de la pure logique que des regroupements d’élèves se fassent pour une plus grande efficacité de l’enseignement et une gestion saine des frais incombant à la municipalité –  pour la paix de la cité, celle-ci se voit obligée de partager ses subventions entre les deux écoles.

Notre système alsacien-mosellan est de loin plus performant – étant entendu que le culte musulman devrait y trouver sa place – puisque rares sont les écoles strictement privées.

Quant au statut des cultes, mis en place par le Concordat et des « Articles Organiques », et conservé en Alsace et en Moselle, on peut arguer qu’il serait logique que les départements d’Alsace-Moselle soient les contributeurs financiers. Mais tout changement en profondeur suppose que la population régionale concernée soit consultée et que l’on s’autorise un vrai débat. La région, si elle était dotée d’un système de gestion autonome des charges, pourrait, le cas échéant, se voir confié le prélèvement des impôts destinés à financer les cultes. Le système socialiste actuel n’a cependant rien résolu en profondeur quant aux compétences des régions. Et la fusion ne fait qu’ajouter à la confusion.

En conclusion

Nous ne remettons pas en cause le principe même de la laïcité instaurée par la législation française. Notre statut scolaire est un aménagement régional concédé aux trois départements d’Alsace-Moselle. Il ne met pas en cause la législation. Les institutions religieuses n’interviennent pas dans le fonctionnement de l’Etat. Que les détracteurs de la réglementation scolaire soient rassurés… et qu’ils s’autorisent une réflexion digne d’un véritable jeu démocratique !

Le mirage du Grand

Par Jean-Paul Sorg, Philosophe. Tribune publiée par l’Ami Hebdo le 10 avril 2016.jpsorg

C’était à prévoir, qu’en définitive le lapin qui sortira des urnes aura pour nom « Grand Est ». Je l’aurais parié ! Pourquoi ? Parce que conforme à l’idéologie du président et à sa volonté profonde.

Ce tour de prestidigitation démocratique ne s’est pas déroulé sans accrocs. Nous, spectateurs, n’avons pas pu ne pas voir que les artistes ont un peu bidouillé. Le comité de soixante experts et citoyens n’avait pas retenu dans le trio de tête le nom qu’il fallait. Stupéfait, le président avait jugé que ce n’était « juste pas possible » et se fondant sur son autorité il le fit repêcher in extremis.

Il avait bien laissé entrevoir une préférence esthétique pour « Rhin-Champagne », mais n’était-ce pas une ruse ? Rhin-Champagne ! Une trouvaille poétique, géopoétique, capable d’enchanter ce vaste espace, faisant souffler un doux vent d’est à ouest. Il y avait un mouvement, une dynamique. Et des résonances. Ça sonnait bien. Mais les Lorrains, on le comprend, se sentaient évincés. Ils furent poussés à faire barrage en votant « Grand Est ». Les réseaux, les partis ont dû exhorter leurs troupes au bon choix. Comme toujours dans ce genre de consultation « populaire », la participation n’est rien d’autre qu’une forme de propagande, une technique de communication, et le résultat ne reflète nullement l’état spontané du sentiment public. L’esprit citoyen se trouve abusé une fois de plus et la démocratie non pas rafraîchie, mais compromise.

Tiens, si j’avais daigné participer à l’opération, j’aurais, sur le modèle « Rhin-Champagne », géographiquement correct, voté « Rhin-Vosges » !

Combien de participants, joueurs et militants, ont eu la naïveté de croire que leur bulletin comptera et qu’ils remplissaient un devoir de citoyen ? Un signe que Grand Est était attendu, les jeux déjà faits et les dés pipés : bien avant la fin de l’opération, au soir du 1er avril (clin d’œil du calendrier), on pouvait trouver dans les maisons de presse un magazine intitulé fièrement Grand Est magazine, n° 2, janvier, février, mars, 84 pages, papier glacé, 4€ 50. Beaucoup plus d’images et de pub que de textes d’information. Bien sûr, pas une seule voix discordante. Tout le monde s’y montre beau et gentil et enthousiaste. Les grands médias savent anticiper.

Une erreur de géographie

En toute rigueur, l’appellation « Grand-Est » n’est même pas soutenable par la géographie. Si déjà on se situe d’un point de vue purement français et qu’on regarde les choses à partir de Paris, le Grand Est irait de Nice à Strasbourg. Car il existe bien pour les Français un Sud-Est et logiquement il faut un espace pour un Centre-Est, vers la Suisse. Alors, « Grand Est » pour ce qui ne constitue que le Nord-Est, notion familière en météo, est une tromperie ! Mais dans ce monde où domine le langage publicitaire, qui pénètre le langage politique, personne ne s’offusque des incohérences, on se complaît dans les approximations.

Dans l’espace européen, cet Est, nord-est, se situe plutôt au sud-ouest ! Comme quoi toutes les directions sont relatives et réversibles. Et quoi qu’il en soit, nos dirigeants républicains ou socialistes et nos stratèges nationaux ne s’orientent pas selon l’Europe. Quand la réforme territoriale a été lancée, certains acteurs politiques, du centre-droit, avaient cherché à la justifier en montrant dans ce qui est maintenant le Grand Est « la première EuroRégion française ». Encore un coup de rhétorique dans le vide. La politique en cours pense France, ne pense pas Europe.

Le nom sera légalement arrêté par le Conseil d’État, avant le 1er octobre prochain. La collectivité territoriale ne jouit même pas de l’autonomie de déterminer son nom, elle n’a que le pouvoir de proposer, mais c’est l’État central, pas fédéral, qui dispose. Nous restons bien en France, dans une république pyramidale.

Les voisins allemands traduisent : Große Ost-Region. Mais pour eux nous sommes à l’ouest ! (Nos ancêtres, je le rappelle, écoutaient Südwestfunk.) Leur Grand Est à eux est et a toujours été la Russie et l’Ukraine. Résonance sinistre dans les mémoires alsaciennes. Les 130 000 incorporés de force, dont 30 000 Lorrains, qui ont souffert et péri auf der Ost Front. Envoyés d’un Est à un autre Est, d’un Est à un Ost. Toujours terre de malheur, l’Est, dans notre histoire. Vous n’avez pas eu une pensée pour eux, n’est-ce pas, pas un scrupule, vous les nouveaux table raseurs et constructeurs inconsidérés ? Vous n’avez rien perçu des ondes négatives que produit le nom dont vous avez guidé le choix.

Vous n’avez vu que « Grand » dans le nom, vous avez cru voir grand… Et là est en fait votre erreur la plus lourde.

Une erreur de taille

Grand, plus grand, est naturellement désiré et vous stimule, vous attire. Il y a là quelque chose de primitif, de l’ordre du phallique. Les dirigeants, les présidents, les chefs quelconques sont tous, presque tous, tentés d’augmenter leur importance en augmentant la taille de leur royaume, ne serait-ce, modestement, que les dimensions de leur bureau et le nombre du personnel qu’ils commandent. Quel homme bien trempé, conscient de ses ressources, résisterait à la chance qui s’offre à lui – ou, mieux, qu’il lui a fallu arracher – de gagner en puissance et en efficience ? Président d’une Grande et nouvelle Région, d’un Grand Est, ça ne doit pas faire peur, c’est plus difficile, certes, mais tellement plus gratifiant que d’être à la tête d’une petite région seulement. Et quand il faut la construire, quasiment la créer, quand tout est à inventer, quel exaltant défi ! Quelle importance je prends ! Moi président, je…

On ne va pas s’arrêter, cependant, à ce niveau psychologique. Les ambitions politiques, qui ne sont pas blâmables en soi, ne peuvent s’épanouir que sur un fond de tendances ou de potentialités collectives. Ce qui a tout de suite étonné les citoyens, dans cette histoire, c’est la facilité avec laquelle la classe politique et économique dominante, tous partis confondus, avait accepté et avalisé la réforme. Le légalisme républicain, régulièrement invoqué, ne suffit pas à l’expliquer. Ni la faiblesse de la conscience identitaire, encore chargée, cinquante ans, cent ans et plus après les traumatismes, d’un complexe de culpabilité ou d’illégitimité. Le complexe de l’enfant adoptif, comme l’analysait Hoffet, qui se sent toujours en défaut, suspecté de ne pas être entièrement ce qu’il devrait être, et qui en rajoute en déclarations de fidélité.

Ces complexes et le malaise qu’ils génèrent ne sont plus tellement vivaces pour les jeunes générations qui sont aux commandes, supposons-le. Mais plus profonde, plus déterminante, imprimée dans toutes les têtes, il y a l’idée simple, à la fois arithmétique et morale, non réfléchie, que grand est mieux que petit, que plus grand marque un progrès, signifie un bénéfice, va dans le sens de l’histoire. Valeureux donc ceux qui sont… En Marche ! Ringards, sentant la poubelle, ceux qui s’attachent au passé et veulent demeurer dans les anciennes limites.

Notre mentalité est ainsi façonnée que la partie s’annonce toujours idéologiquement inégale entre le camp des progressistes, vent en poupe, et le camp de leurs opposants, disqualifiés d’avance comme rétrogrades. Nous, qui voulons que l’Alsace soit respectée dans ses dimensions historiques, nous voilà placés sur la défensive, dans une position vulnérable de repli.

Deux visions de l’histoire

Passons à l’offensive. Le problème, en profondeur, est philosophique. Mettons en question cette idée, qui paraît si naturelle, d’une supériorité du « grand », et que le vent de l’histoire pousse l’humanité vers la constitution d’entités politiques et sociales de plus en plus grandes et complexes. Jusqu’où ? On nous serine qu’il n’y aurait pas d’autre avenir possible. La mondialisation, qu’on invoque, qui n’est que celle des échanges, et non des États, pourrait, au contraire, susciter le besoin de multiplier et préserver de petites unités politiques dans lesquelles seules peut s’organiser une vraie vie démocratique, participative et délibérative, où les représentants élus sont contrôlables, leur responsabilité clairement engagée et visible.

Dans les années 1970, un économiste britannique, Schumacher, s’éleva contre les tendances au gigantisme et la valorisation idéologique du more et du big. Il rendit populaire le slogan Small is beautiful, ce n’est qu’un slogan, mais il appela à expérimenter une société et une économie « à la mesure de l’homme » (as if people mattered). « Quand une société dépasse sa taille optimale, les problèmes qu’elle rencontre croissent beaucoup plus vite que les moyens humains pour les traiter. »

De nos jours un jeune philosophe français, Olivier Rey, reprend ces analyses et ces avertissements. Il exagère lui-même sûrement quand il affirme que les crises inhérentes à la modernité ont pour unique cause la taille excessive (bigness) des sociétés et des usines de production industrielle et agricole. Unique ? Non. Mais on vérifie que « partout où une chose ne va pas, cette chose est trop grande. »

Ne haussons pas les épaules. Réfléchissons. Ce qui ne va pas avec les socialistes jacobins qui nous gouvernent, c’est qu’ils ne conçoivent même pas et ne veulent pas que les régions soient des sociétés, vivantes , vivant leur vie ; pour eux, les régions ne doivent être rien d’autre que – ah ! ce langage technocratique – des territoires administratifs de la République.

« Il n’y a pas de peuple alsacien, il n’y a qu’un seul peuple français », avons-nous dû entendre. En termes plus incisifs : Il n’y a pas de société régionale, il n’y a qu’une seule société française. C’est juste terrible !

Jean-Paul Sorg

Note bibliographique

Lire E. F. Schumacher, Small is beautiful, 1973, éd. française Le Seuil, 1978. Olivier Rey, Une question de taille, éditions Stock, 2014.

 

Saupoudrage des aides aux communes rurales : l’ACAL fait fausse route

par Jean-Philippe Atzenhoffer, docteur en sciences économiques de l’Université de Strasbourg. 7 avril 2016.

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Le mardi 29 mars 2016, le président de la région ACAL présente un plan régional de soutien à l’investissement des communes de moins de 2 500 habitants qui constitue le premier volet du Pacte de ruralité approuvé par le conseil régional en janvier 2016. Concrètement, la région financera plus de 1 000 projets dans les petites communes pour une enveloppe globale de 23 millions d’euros.

Dans cet article, nous analyserons la pertinence de ce plan de soutien aux communes à travers les principes de l’économie publique. Nous constaterons que différentes caractéristiques du plan sont contradictoires avec les critères d’efficacité des aides publiques.

Le plan régional de soutien à l’investissement des communes

Destiné aux communes de moins de 2 500 habitants, soit 93% des communes d’ACAL, le plan prévoit de verser des aides à hauteur de 20% du coût HT des travaux, avec un plafond à 20 000 euros. En affectant 23 millions d’euros à des projets inférieurs à 20 000 euros, on obtient effectivement la prévision de  1 200 projets financés, pour près de 5 000 communes éligibles au dispositif.

D’après la présentation officielle du plan, les projets ciblés viseront à « améliorer la qualité et le cadre de vie des habitants ». Il est également question de « répondre à des besoins non ou insuffisamment couverts, et dont la réalisation ne peut débuter faute de financements publics suffisants ».

Le dispositif vient s’additionner avec le plan de soutien à l’investissement public local initié par l’Etat, dont l’ACAL est dotée de 77 millions d’euros. La majeure partie des fonds sera affectée à un panel très large d’interventions. Par exemple :

  • la rénovation thermique des bâtiments publics,
  • l’accompagnement à la transition énergétique,
  • le développement des énergies renouvelables,
  • la mise aux normes des équipements publics,
  • le développement d’infrastructures en faveur de la mobilité et de la construction de logements,
  • les hébergements et les équipements publics nécessaires du fait de l’accroissement du nombre d’habitants.

Ainsi, diverses opérations pourront être financées à la condition que le projet « participe directement à l’attractivité et au dynamisme du territoire et s’inscrive dans une politique cohérente du type projet de territoire ». Ces termes, très généraux et vagues, montrent l’absence de priorité claire, ce qui laisse la porte ouverte à n’importe quel type de financement.

En conclusion, les plans d’aide à l’investissement de l’Etat et la région ACAL possèdent les caractéristiques suivantes :

  1. Le cofinancement des projets par de multiples acteurs.
  2. Le saupoudrage des aides ; des montants faibles attribués à une multitude d’acteurs.
  3. L’absence de priorités précises et ciblées, ce qui est généralement le cas des dispositifs avec émiettement des aides.

Des plans en contradiction avec les principes de l’économie publique

Le cofinancement de projets par différentes collectivités est souvent critiqué du fait de la complexité engendrée et le manque de transparence dans les choix publics. En microéconomie de l’économie publique, le cofinancement peut néanmoins trouver une justification si un projet génère un impact au-delà des limites de la collectivité : une collectivité supra-communale comme la région pourrait aider un projet si celui-ci génère des effets bénéfiques sur un territoire plus large que celui de la commune. Les économistes parlent dans ce cas d’externalités positives.

Par exemple, la présence d’une médiathèque dans une ville bénéficie également aux habitants des communes environnantes qui ne peuvent pas se doter d’une infrastructure aussi lourde. Il est dans ce cas justifié de cofinancer la médiathèque par une aide d’une plus grande collectivité.

Le problème, c’est que les projets engendrant des externalités au-delà du périmètre communal nécessitent des investissements importants. Au lieu de sélectionner un nombre limité de projets d’envergure, le plan d’aide proposé par la région ACAL pratique au contraire un émiettement de subventions d’un montant très faible. Le saupoudrage est contradictoire avec la volonté affichée de contribuer à « l’attractivité et au dynamisme du territoire », qui nécessite des projets structurants majeurs.

Une autre justification de l’aide aux petites collectivités est de pallier leurs manques de ressources financières. Il est vrai que les communes subissent la baisse des dotations de l’Etat, et que la tendance se poursuivra au moins jusqu’en 2017. L’intervention d’une supra-collectivité est ainsi utile dans le cas où un projet, malgré sa pertinence, est hors de portée des moyens de la commune.

Certes, pour les projets importants qui dépassent les capacités d’autofinancement, les communes peuvent recourir à l’endettement. C’est une pratique courante et normale à partir du moment où la dette est maitrisée. Toutefois, pour les projets plus ambitieux, une subvention d’investissement peut être nécessaire pour qu’ils voient le jour. Pour pallier les manques de ressources financières des communes pour les travaux majeurs, il faut octroyer des aides importantes et ciblées sur les meilleurs projets. Une nouvelle fois, ce n’est pas ce qui a été décidé en misant sur le saupoudrage des aides.

Effet d’aubaine et coût administratif

Le plan d’aide à l’investissement pose également d’autres questions économiques. La région impose que les projets aidés par le plan débutent avant la fin 2016. Au vu des délais administratifs, il faut que les projets soient déjà préparés à ce jour (ou au moins en cours de préparation). Or, s’ils sont déjà préparés, c’est qu’ils sont déjà dans la grande majorité des cas financés sans ce coup de pouce. Dans ces cas, l’aide ne va pas être un élément déclencheur des projets.

Il est donc probable qu’une partie des subventions soient captées par les communes dont le financement des projets est déjà bouclé. C’est ce qu’on appelle un effet d’aubaine, qui profitera aux communes ayant les capacités de lancer des projets, c’est à dire les plus riches. Par conséquent, il est surprenant que la région ACAL annonce que les 23 millions investis engendreront « un effet levier pouvant aller jusqu’à 120 M€ d’investissements publics sur le territoire, générant 500 M€ de travaux ». Un tel effet de levier parait tout à fait irréaliste.

Enfin, au vu du nombre de dossiers financés et du faible montant des subventions, on peut s’interroger sur le coût administratif du dispositif. Des milliers de maires vont remplir des formulaires de demande d’aide avec la description du projet, le détail du coût HT des travaux, le planning de réalisation, le plan de financement. Il est vrai que cela ne représentera pas beaucoup de travail pour les projets déjà financés par ailleurs, mais dans ce cas l’aide n’est pas pertinente. Les coûts administratifs seront également importants du côté de la région, puisqu’il faudra examiner les dossiers et les faire approuver par la Commission Permanente du Conseil Régional.

De plus, le nombre important de dossiers ne rend-il pas illusoire tout examen approfondi sur la qualité des projets ? La pratique du saupoudrage des aides étant souvent associée à des pratiques clientélistes, on peut se demander sur quels critères objectifs il est possible d’arbitrer entre un tel nombre de projets. Si le processus de sélection manque de rigueur, il existe un risque que les ressources soient affectées en fonction des intérêts des conseillers régionaux, qui veilleront à ne pas oublier leur commune d’origine.

Conclusion

En France, le problème de la dispersion des aides et l’absence de priorité se retrouve également au niveau de l’Etat, notamment pour la gestion des Fonds Structurels Européens (selon la Cour des Comptes). Il est vrai qu’un des principes fondamentaux mis en avant par l’Union Européenne pour l’efficacité des aides est la concentration spatiale, c’est-à-dire la réduction du périmètre spatial de la politique régionale afin d’accroitre son efficacité. C’est d’ailleurs probablement en vertu de ce principe que l’Union Européenne a recommandé que – malgré la fusion des régions – les Fonds Structurels restent affectés au niveau des anciennes régions.

Au niveau de l’ACAL, la conception du plan de soutien à l’investissement des communes souffre des mêmes défauts. Il ne correspond pas non plus aux préconisations de l’économie publique. En finançant une multitude de communes, il semble répondre à une logique politique, au détriment de la rationalité économique. Pour être efficaces, ces fonds devraient être utilisés dans un nombre restreint d’infrastructures indispensables au développement économique. Les choix retenus pour attribuer les subventions risquent au contraire d’entrainer un gaspillage de ressources, d’autant plus problématique qu’elles sont rares en période de disette budgétaire.

Jean-Philippe Atzenhoffer

Note : une partie des concepts utilisés vient de l’article académique de Gilbert et Thoenig : cofinancements publics, des pratiques aux réalités, revue d’économie financière 51, p45-78, 1999.

Pour sauver le régime local d’assurance maladie, changeons la constitution

par Jean-Marie Woehrling, président de l’Institut du Droit Local. 5 avril 2016.

regimelocal

Depuis plusieurs dizaines d’années un processus de transformation de la protection santé est en cours en France : une part croissante de cette protection passe du régime légal de la sécurité sociale à un système conventionnel par des assurances privées. Cette évolution menée aussi bien par les gouvernements de gauche que de droite n’a jamais fait l’objet d’un débat clair soumis à l’appréciation des citoyens. Aujourd’hui c’est moins de 50% des dépenses de santé qui sont remboursés par la sécurité sociale, le reste étant couvert par des assurances complémentaires.

Cette évolution n’a eu lieu que de manière beaucoup plus limitée en Alsace à cause de l’existence du régime local d’assurance maladie grâce auquel la sécurité sociale couvre une plus grande part des dépenses de santé.

La principale différence entre le système des complémentaires et le système de l’assurance maladie est que les cotisations des premières sont basées sur le risque que présentent les assurés, alors que celles des secondes sont basées sur leur revenus. Le facteur solidarité est plus grand dans ce dernier cas.

Avec la loi du 14 juin 2013, les assurances complémentaires santé sont généralisées pour les salariés et doivent être prises en charge au moins pour 50 % par les employeurs. Le régime local de sécurité sociale est quant à lui couvert à 100% par les salariés. La loi de 2013 n’a pas précisé selon quelles modalités ce régime local devait être adapté à ce nouveau contexte.

Faut-il généraliser le système du reste de la France à l’Alsace Moselle,  y étendre le principe d’une participation de 50% des employeurs, ou laisser le régime local en l’état ?

On constate d’abord que de telles questions ne peuvent être décidées par les Alsaciens et les Mosellans, ni directement ni par des instances représentatives. Il n’y même pas de procédure de consultation organisée.

On  apprend ensuite que même le Parlement national pourrait ne pas être compétent pour prendre des décisions développant un droit particulier à un territoire. Selon le rapport parlementaire établi sur cette question, la jurisprudence constitutionnelle ne permet pas que le Parlement puisse modifier le droit local. Il peut juste…. le supprimer ! Pour réformer le régime local d’assurance maladie, faut-il dès lors changer la Constitution.

Cet exemple nous montre une fois de plus les limites de la démocratie régionale en France. Pour renforcer celle-ci et pour donner un avenir au droit local, il faudra davantage que reconstituer la Région Alsace dissoute. Seule une nouvelle Région Alsace dotée d’un pouvoir  normatif permettrait d’adapter et d’enrichir le régime local. Sa pérennité passe par un changement constitutionnel en France, dans le sens d’une véritable régionalisation.