L’avenir de notre langue régionale dépend de nos communes – Appel aux candidats aux élections municipales

Fort peu de communes développent une action significative en faveur de la langue régionale (dont la définition reconnue inclus à la fois nos dialectes et l’allemand standard). Pour les structures intercommunales, le constat est encore moine positif. Non pas que nos collectivités locales soient indifférentes ou hostiles à l’égard de ce sujet. Mais la plupart des communes n’ont pas conscience de leur rôle dans ce domaine et des moyens d’action à leur disposition. La question de la « culture régionale » est encore plus floue que celle de la langue : beaucoup d’élus la réduisent à des aspects plus ou moins folkloriques alors qu’elle pose la question de la réappropriation d’une histoire, d’une identité, d’un projet local du vivre ensemble.

La campagne électorale est l’occasion de mettre en lumière l’action possible des communes pour le bilinguisme et pour cette culture propre conçue comme une richesse locale ainsi que d’inciter les candidats à une réflexion et à des engagements sérieux qui les aideront à structurer leur action par la suite.

Une prise de conscience est en voie de se faire à cet égard dans beaucoup de liste de candidats. Les sondages récents montrent à la fois la profonde dégradation des connaissances et de la pratique en langue régionale (dialectes et allemand standard) et la demande forte de la population (96%) que les efforts en faveur de la langue régionale soient poursuivis et même amplifiés.

Le débat a beaucoup mis l’accent sur le rôle de l’école, à juste titre mais, comme le montrent d’autres régions, le rôle des communes est central pour la sauvegarde de notre langue régionale. Pourtant ce sujet n’est le plus souvent débattu que de façon marginale. Les candidats doivent prendre ce sujet au sérieux.

Une réflexion approfondie au sein du conseil municipal

La première chose à faire est de mettre cette question au centre des réflexions. Nous invitions les candidats à s’engager à promouvoir dans les conseils municipaux une réflexion approfondie : Pourquoi s’intéresser à la langue et à la culture régionale ? Comment utiliser cette dimension comme facteur d’intégration et d’épanouissement ? Que faisons-nous, que pourrions faire davantage dans notre commune pour notre langue et culture ? Un débat pour sensibiliser et expliquer, une évaluation de l’existant et une réflexion sur les objectifs souhaitables. La langue et la culture régionale font partie du « mieux vivre ensemble ».

Définition d’une politique communale pour la langue et la culture régionale avec des objectifs et des moyens

Ce débat montrera certainement que le soutien à la langue régionale pour être efficace ne peut se limiter à un vague souhait accompagné de quelques mesures symboliques. Pour atteindre des résultats, il faut définir une politique d’ensemble, se donner des outils et des objectifs. Les outils, c’est intégrer la langue et la culture régionale dans l’administration de la commune (une commission municipale affectée à ce sujet, un adjoint spécialement responsable, des agents de la commune chargés de la mise en œuvre, des ressources affectées, des mécanismes des suivi et d’évaluation, l’acceptation d’un contrôle externe). Les objectifs doivent tendre à une véritable efficacité grâce à la cohérence et à l’intensité de l’action. Une telle ambition suppose un engagement financier. Il est proposé à chaque commune et chaque intercommunalité de consacrer 1% de son budget au soutien de la langue et de la culture régionales.

Une délibération consacrant l’importance de la langue et la culture régionale

Tous les éléments mentionnés ci-dessus n’ont de force que s’ils sont fixés dans un plan adopté par une délibération de principe du Conseil municipal. Le rôle de cette délibération doit aussi être emblématique : reconnaître la place de la langue et la culture régionale dans la commune. Sans exclusive bien sûr ; mais la réalité est que, sans parler de la langue française dont le rôle n’est pas discuté, beaucoup de communes font aujourd’hui davantage pour d’autres langues et cultures que pour la langue et la culture de notre région. Il ne s’agit pas de prendre aux autres, mais d’en finir avec une sorte d’auto-négation caractéristique de l’Alsace.

La langue dans la politique de communication de la commune

Dans l’esprit de la remarque précédente, il importe de redonner une visibilité et une légitimité à la langue régionale. Comment espérer qu’elle soit transmise si elle reste dans une marginalité quasi honteuse, exclue de l’espace public ? Selon le cas dans sa forme standard ou dans sa forme dialectale, cette langue doit apparaître dans les médias de la commune (publications, sites internet), dans l’affichage (ailleurs que seulement dans les noms des rues), dans les relations avec le public (services d’accueil) d’une manière valorisante et non « folklorisante ».

Le soutien à l’éducation bilingue

Si l’enseignement ne relève pas en lui-même de la compétence de la commune, celle-ci peut faire beaucoup pour favoriser l’enseignement bilingue paritaire : informer les jeunes parents sur l’intérêt de cet enseignement , demander des classes bilingues à l’éducation nationale, à défaut solliciter l’enseignement associatif (ABCM-Zweisprachigkeit), organiser des regroupements pédagogiques intercommunaux, engager des aides maternelles dialectophones, favoriser l’affichage et le matériel bilingue dans l’école et proposer des activités périscolaires en langue régionale. Il faut que l’environnement de la classe bilingue soit lui-même bilingue : ceci relève en grande partie de la commune. L’objectif du bilinguisme ne doit pas être limité aux enfants mais assumés par les adultes qui les entourent. Pas de politique du bilinguisme sérieuse sans cet engagement communal.

Engagement pour des crèches bilingues ou immersives

L’éducation commence avant l’école. Les crèches en langue régionale sont une clé importante du succès de l’éducation bilingue. Les communes peuvent jouer un rôle direct dans l’ouverture de crèches en langue régionale, en favorisant de telles structures par l’accès à des locaux, en apportant un soutien financier et en accompagnant les parents dans les démarches administrative.

Aide aux jeunes parents et formation des adultes

Beaucoup de jeunes adultes qui ne parlent plus le dialecte en ont encore une connaissance passive qui peut être réactivée. Des jeunes et moins jeunes de toutes origines ont envie de s’approprier la langue régionale. Il y a  la une attente importante à laquelle les communes peuvent répondre : organiser de cours de dialecte ; créer des clubs de jeunes parents qui veulent élever leurs enfants en dialecte ; bien sûr aussi proposer des cours d’allemand. Les communes peuvent aussi organiser des activités ludiques en dialecte pour les enfants en particulier dans le domine du chant et du théâtre.

Une politique culturelle orientée vers le patrimoine régional   

Toutes les communes consacrent des budgets souvent significatifs à la culture. Il serait bon de faire une évaluation séreuse de la place de la culture régionale dans ces dépenses : mise en valeur de l’histoire, du patrimoine, des traditions locales, soutien aux productions culturelles locales, promotion des œuvres en langue régionales. Par des appels d’offre ciblés, il appartient aux communes de susciter des projets mettant en valeur la langue et la culture régionales. Dans les bibliothèques municipales les offres de documents en allemand peuvent être améliorées. Dans les bâtiments publics, les suppléments allemands des DNA/Alsace et revues ou périodiques régionaux devraient être disponibles. Au niveau de chaque communauté de communes devrait être recruté au moins un animateur dialectophone spécialement chargé des actions en faveur de la langue régionale. Chaque communauté de commune devrait diffuser une brochure dédiée à la spécificité linguistique et culturelle de son territoire, pour la faire mieux connaître aux nouveaux venus.

Mettre les jumelages et les échanges sportifs et culturels au service de la langue régionale.

Toutes les communes ont des partenariats divers. Sans renoncer aux autres, ceux avec des institutions de pays germanophones peuvent être mieux valorisés pour faciliter la pratique de la langue commune et organiser des échanges de jeunes dans un souci de réelle efficacité linguistique. Les communes proches de la frontière peuvent organiser des échanges de service avec des communes de l’autre coté de la frontière dans les domaines éducatifs et culturels. Dans le cadre public ou à défaut dans le cadre associatif, des « classes transfrontières » peuvent être organisées dans lesquelles travaillent ensemble enseignants et jeunes des deux cotés de la frontière sur la base de programmes communs et dans les deux langues de l’espace rhénan.

Place à l’imagination créatrice

De nombreuses autres actions de mise en valeur de la langue et de la culture régionales sont accessibles aux communes et à leurs groupements :

  • formation des agents municipaux pour apprendre l’allemand ou le dialecte,
  • assurer un accueil en dialecte/allemand dans les services municipaux,
  • sensibilisation des commerces locaux et entreprises locales à la richesse de la langue régionale
  • mise en place d’un lieu emblématique un « Espace d’Alsace » proposant aux visiteurs des informations, débats, expositions, etc. sur le patrimoine régional
  • donner dans les dénominations publiques une meilleure place aux noms faisant référence au patrimoine et à l’histoire locale ou à la langue régionale

Pour toutes ces actions, il importe à chaque fois de les inclure dans un plan d’ensemble qui permette d’enrichir un patrimoine culturel destiné à tous les habitants et surtout de rétablir la transmission de la langue régionale aux nivelles générations.

Jean-Marie Woehrling

Président de Culture et Bilinguisme d’Alsace et de Moselle  – René Schickele Gesellschaft