La cohésion de l’Alsace

par Jean-Paul Sorg. Article publié dans l’Ami Hebdo du 14/08/2017.jpsorg


« Ce qui tient la France unie relève de l’acceptation de la diversité des origines et des destins. De là vient notre volonté de donner l’autonomie à tous. »

Emmanuel Macron (Révolution)


Face à une douteuse politique de « la cohésion des territoires », nous affirmons en tout cas la cohésion de l’Alsace. Tandis que le Grand Est et d’autres grandes régions manquent à l’évidence de cohésion. D’où les problèmes. D’où le nouveau ministère. Non seulement ces territoires, tels qu’ils ont été d’office délimités, n’ont pour la plupart aucune cohésion interne, mais entre eux, entre grosses régions, vieux départements, jeunes métropoles et communautés de communes, ce sont des tiraillements, des rivalités, des empiètements, des « querelles de clocher », au niveau inférieur de la politique.

La France qui s’imagine une et indivisible est en morceaux.

Un ministère et après ?

Quand lors de la formation du nouveau gouvernement, un ministère de « la cohésion des territoires » est apparu, ce fut une surprise et la perplexité. On se demanda ce qu’on pouvait entendre sous ces mots.

J’ai ouvert le Manifeste de campagne d’Emmanuel Macron, Révolution. J’ai trouvé quelques allusions au chapitre XI, curieusement intitulé « Réconcilier les France ». Merveilleux pluriel, mais sans s. L’auteur nous convie à « renoncer au rêve d’une France uniforme, dans laquelle un modèle unique serait appliqué dans chaque territoire ». Un rêve ? Ce fut la réalité coercitive d’une politique jacobine dominante, longtemps incontestable et jugée propre au génie français.

L’unité à force pesait et craquait. Des éruptions régionalistes surgissaient çà et là au cours des années 70. En réponse plusieurs réformes furent entreprises, qui avaient toutes en commun de brider les processus de décentralisation annoncés et de ne reconnaître aucune autonomie (mot tabou) effective aux collectivités de base régionale. La décentralisation mise en œuvre n’a jamais été plus qu’une déconcentration contrôlée de quelques services de l’État, une délégation de quelques compétences, non un transfert de compétences qui auraient été définies, délimitées certes, décidées et exercées par les élus régionaux (ou départementaux) eux-mêmes. Des pratiques démocratiques fédérales ne sont envisageables en France d’aucune façon.

Ce qui frappe dans les discours de Macron, c’est qu’il ne parle de ces problèmes et ne raisonne qu’en termes de « territoire ». Ce n’est pas si nouveau d’ailleurs et pas « révolutionnaire » du tout ; cela fait bien vingt ans que des politiques stratèges ont pris l’habitude de penser et de s’exprimer ainsi. Déjà Balladur. Déjà Raffarin. Et tous les socialistes.

Et maintenant les vœux de Macron : « Désormais il faut faire en sorte que chaque métropole puisse entraîner d’autres territoires et recréer ainsi de la cohérence. » Nous ferons donc « en sorte que » (une locution qu’on entend à satiété et qui nous étourdit les oreilles), mais… « en même temps nous devons considérer que chaque métropole porte une grande responsabilité à l’égard du territoire dans lequel elle s’inscrit ». Quel genre de responsabilité ? Pourquoi ? Et comment donc est-elle « inscrite » (encore inscrite ?) dans un territoire ? Quel genre de territoire ?

L’eurométropole strasbourgeoise aspire, par la bouche de son actuel président, à se désinscrire plutôt, à sortir de « son » territoire qui est le département, qui est la région. Comme tout cela s’embrouille ! Et Macron ne débrouille rien quand il dira encore : « une part importante du développement de la France passera, selon moi, par une complémentarité du couple que ces métropoles doivent former avec nos nouvelles grandes régions ».

Qui a compris ? Qui imagine une « complémentarité du couple » et que les (grandes) métropoles forment un couple avec non pas un département ici, mais avec « nos » nouvelles régions entérinées, l’Eurométropole Strasbourg avec le Grand Est par exemple ? Pas même avec le Bas-Rhin et pas avec l’Alsace ! Qui peut sérieusement, sur la base de réalités géographiques, historiques, économiques, concevoir et vouloir une telle chimère ?

Contre ces fantaisies dispendieuses, qui naissent dans le cerveau de quelque affamés de pouvoir supplémentaire, affirmons, rappelons, que Strasbourg, de par son histoire et son rayonnement, est la capitale naturelle de l’Alsace et de plus, « en même temps », une des capitales de l’Europe. C’est tout – et c’est déjà beau !

Des logiques néo-féodales

Qu’est-ce qu’un territoire ? Qu’est-ce que l’usage politique (relativement récent) de ce concept dit et cache aujourd’hui ? Un territoire est un terrain de pouvoir, donc de domination, économique et politique. Une métropole, en expansion, qui concentre des richesses et des services supérieurs ou presque à ceux du département (dans lequel elle « s’inscrit »), veut les pouvoirs de celui-ci et s’en émanciper. Ce sont des hommes, les élus présidents et vice-présidents ambitieux, qui veulent, qui se sentent avoir des droits, et même des devoirs, de puissance.

Les rapports conflictuels – ou compétitifs – obéissent à des logiques politiques plus fortes qu’un souci de l’intérêt général. Ce phénomène politique, que nous voyons s’étendre aujourd’hui en France et qui en mine le corps, de par la faiblesse de l’État, reproduit des structures et des rapports de type féodal. Les présidents des Conseils départementaux se conduisent comme des comtes. Les présidents des Régions se conduisent comme des ducs. Les comtes jalousent le duc qui se tient au-dessus et ils visent sa place. Le duc veille à ce que les comtes lui restent subordonnés, obligés et soumis. Quant aux vicomtes qui gouvernent les métropoles, ils se pensent déjà et se veulent comtes. Ce sont des défis et des calculs de pouvoir constants. La République menace d’éclater. Au secours ! Le moyen âge revient !

Comment en est-on arrivé là et pourquoi ça ne s’arrange pas ? On le sait. Parce que les corps possédants de l’État ne peuvent se résoudre à simplifier, à réduire le nombre de strates politiques, et à lâcher du lest, du pouvoir. Le monarque a peur d’une Fronde et ménage par instinct de conservation les baronnies installées. Cohésion d’un système : il n’y a pas si longtemps le maire était appelé à devenir conseiller général ou régional, puis député. Les pouvoirs, placés à différents degrés, coagulaient. L’ascenseur politique, bien huilé, fonctionnait bien. Cela va changer, est déjà changé ? Cumul restreint des mandats. Mais les territoires, comme espaces de pouvoir, demeurent ou même se multiplient.

L’accomplissement de la réforme régionale, amorcée en 1982, impliquait rationnellement la suppression à terme des départements – ou, disons plus précisément, évitons la confusion, des conseils généraux. C’est parce que l’État central depuis vingt ans ajoute de nouveaux organes et fiefs de pouvoir, au lieu d’en supprimer, que se posent des problèmes difficiles de cohésion et que la France souffre d’embonpoint. La création d’un ministère de la cohésion territoriale serait le remède.

La philosophie du président, si on en croit ses écrits de campagne, n’est pas de réguler et de mettre de l’ordre là-dedans, par ordonnance, mais de laisser les dynamiques des territoires se développer selon le principe libéral : que les plus forts s’agrandissent et gagnent, ils obtiendront les pouvoirs qu’ils méritent et dont ils ont besoin pour jouir.

Fin du régionalisme

Ne nous faisons plus d’illusion, comprenons que cette philosophie, cette vision, signifie la mise au rancart de l’idée régionaliste, la fermeture de la perspective d’une France équilibrée des régions. L’avenir appartiendrait aux territoires multiples sur une base essentiellement économique.

Quelle leçon tirer de ce changement de paramètres et de vocabulaire ? Les Alsaciens, conscients de la cohésion de leur région historique, de leurs droits et du devoir de défendre leurs valeurs, leurs qualités et leurs atouts, devront s’unir, déterminer eux-mêmes leur statut particulier au sein de la République, l’élaborer et se battre avec l’État pour l’obtenir. Viser une autonomie conséquente. Ne pas s’aligner sur une ligne générale. Faire exception. Le vouloir clairement, sans complexe. Comme la Corse. Comme la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion, la Nouvelle Calédonie. Mais ce sont des îles et l’Alsace n’est pas une île. Si ! Le pays de l’Ill. J’ai déjà entendu ce bon mot. Je revendique d’en être l’auteur.

Jean-Paul Sorg

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