L’Alsace, rayée de la carte… et des statistiques

Jean-Philippe Atzenhoffer, docteur en sciences économiques de l’Université de Strasbourg, 20 mars 2016.

Les choses n’ont pas trainé. Deux mois après la disparition de la région Alsace, les publications économiques régionales ignorent déjà l’économie alsacienne, pour se tourner vers l’ACAL. Ainsi, L’INSEE regroupe ses publications régionales dans une rubrique ACAL. L’OREF Alsace emboite le pas en publiant désormais ses tableaux de bord de l’économie « acalienne ». Le problème, c’est que l’Alsace y est statistiquement noyée, masquant l’évolution de ses indicateurs économiques propres. La majorité des graphique et tableaux comparent la situation de l’ACAL avec la France, en ignorant les trois régions historiques.

Par exemple, voici une carte issue du rapport du 25 février 2016. Les contours de l’Alsace ont disparu, pour laisser la place à l’ACAL. On y voit la performance en matière d’emploi par rapport aux autres régions de France (nul besoin de commentaire). L’OREF a d’ailleurs la bienveillance de fournir une loupe, au cas où l’ACAL serait trop petite pour qu’on puisse la distinguer clairement.

acal evolution emploi

L’OREF est un observatoire financé par l’Etat et la région, dont la mission est de publier des rapports sur la formation et l’emploi. A partir des connaissances apportées, son objectif est d’aider à la décision pour la mise en œuvre des politiques publiques de l’emploi et la formation professionnelle. Il est en effet important de connaître la situation particulière des régions, afin d’adapter les politiques de l’emploi aux contextes locaux. Comment peut-on mettre en place des dispositifs pour l’emploi efficace si l’on néglige les facteur régionaux ?

L’Alsace, en raison de sa situation géographique, a des spécificités très marquées, comme la part élevée de l’industrie ou l’importance de la langue allemande dans le monde professionnel. La Lorraine et la Champagne-Ardenne ont également leurs spécificités propres, avec un secteur agricole particulièrement important pour cette dernière. Par conséquent, la mise en place de mesures pour l’emploi et la formation professionnelle nécessite une prise en compte de ces particularités. En les négligeant, on risque de proposer des formations inadaptées aux contextes économiques des trois régions.

Le problème, c’est que les particularités régionales sont en partie gommées dans les nouvelles publications statistiques. En se focalisant sur la comparaison entre la situation globale de l’ACAL et de la France, elles masquent les problématiques de développement des axes structurants comme la vallée du Rhin ou de la Moselle.

L’accès à des données portant spécifiquement sur l’économie alsacienne est également importante pour la formation des étudiants en alternance. Les étudiants travaillant dans les entreprises alsaciennes sont avant tout concernés par la situation de l’économie locale. Les formations que je dispense à la CCI Alsace incluent systématiquement une analyse de la situation économique de l’Alsace et de ses voisins géographiques proches, afin d’éclairer les étudiants sur les opportunités et les facteurs déterminant de l’emploi dans leur environnement de travail.

Par conséquent, noyer statistiquement les anciennes régions à travers des chiffres globaux de l’ACAL risque de masquer les disparités entre des territoires très différents. Dans ce cas, l’évolution économique de l’Alsace serait beaucoup plus difficile à suivre. A l’avenir, les étudiants et les chefs d’entreprise auront-ils accès à une analyse détaillée de leur environnement économique proche ? On peut en douter. Pourtant, il serait opportun de prendre le chemin inverse, en allant plus loin dans la « décentralisation » des statistiques au niveau des communautés de communes ou des différents territoires d’Alsace. Car à l’intérieur même des régions, les disparités sont importantes. Avec un taux de chômage supérieur à 11%, la région de Mulhouse est confrontée à des problèmes différents de Wissembourg, avec ses 30% de frontaliers et un taux de chômage en-dessous de 7%. Ce dont nous avons avant tout besoin, ce ne sont pas des données agrégées sur l’ACAL, mais des données détaillées au niveau micro-économique.

Comme le souligne Jean-Alain Héraud, professeur émérite d’économie à l’Université de Strasbourg, « L’ACAL, ce sont trois mondes séparés » (DNA 19/12/2015). Pour ce spécialiste de l’économie territoriale et de l’innovation, « il n’y a aucune logique dans l’ensemble de cette grande région… Ce sont des espaces qui sont parallèles ». Pour l’amélioration des connaissances en matière de développement économique et de l’emploi, les publications économiques devraient revenir sur les trois régions, et reléguer l’ACAL dans les annexes. Ce qui compte, ce sont les bassins économiques réels, et non pas les constructions technocratiques artificielles.

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